bettina masson – psychothérapie corporelle

psychothérapie psychocorporelle


Une agriculture 100 % biologique pourrait nourrir la planète en 2050

Par Audrey Garric

Selon une étude scientifique, le scénario est possible à condition de réduire le gaspillage alimentaire et de limiter la consommation de protéines animales.

Les bénéfices du bio pour la santé et pour l’environnement sont aujourd’hui prouvés. Mais pour ses contempteurs, ce type de production ne pourrait pas être généralisé, faute de rendements suffisants pour subvenir aux besoins d’une planète à la démographie galopante. Une idée répandue que réfutent des chercheurs européens dans une nouvelle étude publiée par la revue Nature Communications, mardi 14 novembre.

Dans ce travail, le plus abouti sur la question, ils affirment qu’il est possible de nourrir plus de 9 milliards d’êtres humains en 2050 avec 100 % d’agriculture biologique, à deux conditions : réduire le gaspillage alimentaire et limiter la production et la consommation de produits d’origine animale. Et ce, sans hausse de la superficie de terres agricoles et avec des émissions de gaz à effet de serre réduites. Un défi de taille, alors que le bio ne représente que 1 % de la surface agricole utile dans le monde – 6 % en France.

« Un des enjeux cruciaux est aujourd’hui de trouver des solutions pour basculer dans un système alimentaire durable, sans produits chimiques dangereux pour la santé et l’environnement, avance Christian Schader, l’un des coauteurs de l’étude, chercheur à l’Institut de recherche de l’agriculture biologique, situé en Suisse. Or cette transformation inclut une réflexion sur nos habitudes alimentaires et pas seulement sur les modes de production ou sur les rendements. »

L’intensification de l’agriculture, si elle a considérablement accru la quantité de nourriture disponible au cours des dernières décennies, a dans le même temps conduit à des « impacts environnementaux négatifs considérables », rappellent les scientifiques, qui citent la hausse dramatique des émissions de gaz à effet de serre, le déclin de la biodiversité ou encore les pollutions de l’eau et des terres. Or, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la production agricole devra encore augmenter de 50 % d’ici à 2050 pour nourrir une population mondiale de plus de 9 milliards. De quoi fragiliser davantage l’environnement et le climat, et donc la sécurité alimentaire.

Un verger de nectarines bio à Saint-Genis des Fontaines (Pyrénées-Orientales), en juillet 2017. | RAYMOND ROIG / AFP

Comment produire autant mais autrement ? En se basant sur les données de la FAO, les chercheurs, financés par l’institution onusienne, ont modélisé les surfaces agricoles qui seraient nécessaires pour produire le même nombre de calories (2 700 par jour et par personne) en 2050, avec différentes proportions d’agriculture biologique (0 %, 20 %, 40 %, 60 %, 80 % ou 100 %), et en tenant compte de plusieurs niveaux d’impact du changement climatique sur les rendements (nul, moyen, élevé).

Première conclusion : convertir la totalité de l’agriculture au biologique nécessiterait la mise en culture de 16 à 33 % de terres en plus dans le monde en 2050 par rapport à la moyenne de 2005-2009 – contre 6 % de plus dans le scénario de référence de la FAO, essentiellement basé sur l’agriculture conventionnelle. Cette conversion des sols serait nécessaire pour compenser les plus faibles rendements du bio. En découlerait une déforestation accrue (+ 8 à 15 %), néfaste pour le climat.

Réduction des impacts environnementaux

Mais dans le même temps, l’option avec 100 % de bio entraînerait une réduction des impacts environnementaux : moins de pollution due aux pesticides et aux engrais de synthèse et une demande en énergies fossiles plus faible. L’un dans l’autre, les émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture bio seraient de 3 à 7 % inférieures à celles du scénario de référence, « un gain faible », notent les auteurs.

Pour contrebalancer les effets négatifs du tout bio, les chercheurs proposent d’introduire deux changements dans le système alimentaire : réduire le gaspillage alimentaire – aujourd’hui responsable de la perte de 30 % des aliments de la fourche à la fourchette – et limiter la concurrence entre la production de nourriture pour les humains et celle pour le bétail. Aujourd’hui, un tiers des terres cultivables de la planète sont utilisées pour produire l’alimentation des animaux d’élevage (soja, maïs, blé, etc.) alors que ces céréales pourraient nourrir les humains. Un tel changement reviendrait à réduire la quantité de bétail et donc la consommation de produits d’origine animale (viande, poisson, œufs, laitages) qui pourrait être divisée par trois.

« Nous ne promouvons pas le tout bio ou tel ou tel régime alimentaire, prévient Christian Schader. Nous montrons, à travers 162 scénarios, ce qui est possible et à quelles conditions. La direction à prendre est ensuite un choix politique et de société. » « Les auteurs ne peuvent pas être accusés d’être pro-bio, confirme Harold Levrel, professeur à AgroParisTech et chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement, qui n’a pas participé à l’étude. Ils ont choisi des hypothèses très conservatrices, en considérant par exemple que la consommation d’eau est la même en bio et en conventionnel. »

50 % de bio pourraient nourrir les Français en 2050

Pour l’expert, cette approche « multifactorielle et systémique » est « très intéressante », car « c’est la première fois qu’on répond à la question de savoir si le bio peut nourrir le monde en intégrant à la fois la question des rendements, de l’occupation des sols, des effets environnementaux ou encore des émissions de CO2 ».

Un exercice de prospective similaire avait déjà été mené à l’échelle française : le scénario Afterres 2050, publié en 2016 par l’association Solagro, tournée vers la transition énergétique, agricole et alimentaire. Il concluait qu’une agriculture 50 % biologique peut nourrir 72 millions de Français en 2050 sans augmenter la quantité de terres arables, tout en divisant par deux les émissions de gaz à effet de serre, la consommation d’énergie et celle d’eau l’été, et par trois les pesticides.

A deux conditions toutefois – les mêmes que celles de l’étude publiée dans Nature Communications : la diminution des surconsommations et des pertes, ainsi que le changement de régime alimentaire de la population. « Actuellement, nous consommons deux tiers de protéines animales pour un tiers de protéines végétales. Il faudrait faire l’inverse, c’est-à-dire diviser par deux notre consommation de produits animaux. Un changement déjà engagé chez les consommateurs de bio », détaille Philippe Pointereau, l’un des coauteurs, qui dirige le pôle agroécologie de Solagro.

« Une agriculture 100 % bio est également possible mais on ne l’a pas présentée pour ne pas rebuter les gens », glisse l’expert. Un optimisme que partage Harold Levrel : « La baisse des rendements entraînée par le bio, de 25 % en moyenne, n’est pas rédhibitoire. On peut récupérer des terres, notamment dans les 100 000 hectares qui se transforment chaque année en friches. »

Une révolution, mais à quel prix ?

Ces modèles présentent toutefois une limite : le manque d’azote. A l’inverse du système actuel, dans lequel les excès de nitrates dus aux engrais de synthèse polluent l’environnement, le scénario de 100 % bio engendre un déficit en azote, pourtant indispensable à la fertilisation des cultures. Des solutions existent, comme semer des légumineuses qui fixent l’azote de l’air ou maintenir des sols couverts, mais elles sont encore insuffisantes.

Reste une dernière interrogation, qui n’est pas abordée par l’étude : la faisabilité économique d’une telle révolution. Dans un monde 100 % bio, les agriculteurs seraient-ils autant rétribués qu’aujourd’hui – la concurrence entraînant une baisse des prix ?

Les consommateurs pourraient-ils se payer cette alimentation actuellement plus chère ? « L’agriculture reçoit beaucoup de subventions publiques. Il paraît logique que cet argent aille vers une agriculture et une alimentation durables pour minimiser les coûts externes comme la pollution de l’eau ou les impacts sur la santé publique, juge Philippe Pointereau. Pour les consommateurs, le prix de l’alimentation peut coûter un peu plus cher même en consommant moins de viande et de produits laitiers. Mais, compte tenu des bénéfices, peut-être investiront-ils plus dans leur alimentation. »

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Des solutions existent pour remplacer les psychotropes

Aujourd’hui, on avale un comprimé d’anxiolytique presque aussi facilement qu’une gélule de paracétamol. À tort : des alternatives existent à la consommation abusive de médicaments. 


Un Français sur cinq consomme au moins une fois dans l’année un médicament psychotrope (antidépresseur, tranquillisant, somnifère ou neuroleptique), d’après une expertise collective de l’Inserm publiée en 2012. L’Hexagone se place ainsi dans le peloton de tête des pays européens consommateurs de psychotropes, et tout d’abord des anxiolytiques.

«La consommation de ces médicaments s’est banalisée, constate le Pr Bernard Granger, responsable de l’unité psychiatrique de l’hôpital Tarnier, à Paris. Mais ces prescriptions ne sont pas toujours justifiées.» «C’est devenu une solution de facilité, ajoute le Dr Jean-Paul Chabannes,psychiatre et psychopharmacologue à la faculté de médecine de Grenoble. Aujourd’hui, il est fréquent que des médecins prescrivent du Lexomil ou du Xanax à des sujets anxieux.» Problème: le symptôme est traité – efficacement d’ailleurs – mais la cause du trouble, elle, persiste. 


Attention aux effets secondaires


Autre inconvénient majeur des psychotropes: leurs effets secondaires. Les benzodiazépines pour calmer l’angoisse ont des effets délétères, s’ils sont pris au-delà de six semaines, surtout chez les personnes âgées car ils sont myorelaxants, c’est-à-dire qu’ils détendent la fibre musculaire à tel point qu’ils favorisent le risque de chute. De plus, ils agissent sur les fonctions cognitives et ralentissent le processus de mémorisation, voire faciliteraient la survenue de démences.

« Aujourd’hui, on supporte de moins en moins le mal-être»

Et la prise prolongée de somnifères et d’anxiolytiques provoque un effet d’accoutumance dont il est très difficile de se débarrasser. «Quand on se plaint de mal dormir, le généraliste pense automatiquement à prescrire un hypnotique. Mais ces médicaments entraînent les mêmes effets néfastes que les anxiolytiques et ne laissent aucune chance au cerveau de se rééduquer sur le plan du sommeil», regrette le Dr Chabannes. D’ailleurs, ce traitement n’est officiellement autorisé que pour une durée d’un mois.

«Attention toutefois à ne pas diaboliser ces traitements, nuance le Pr Granger. Quand ils sont apparus dans les années 1950, les psychotropes ont constitué un tournant et ont amélioré très notablement l’évolution et le pronostic de nombreux troubles mentaux, à commencer par les plus graves.» Sans anti-psychotiques, les personnes atteintes de schizophrénie verraient leur système cérébral se dégrader rapidement.

«Aujourd’hui, on supporte de moins en moins le mal-être. Cette recherche absolue de bien-être a précipité la population dans la consommation de ces médicaments qui ne servent qu’à améliorer l’ordinaire. Mais ils sont générateurs d’un pseudo bien-être», regrette le Dr Chabannes.


Renoncer aux stimulants


Quand les psychotropes ne sont pas une nécessité première, ils peuvent être remplacés. Les techniques non médicamenteuses sont particulièrement intéressantes dans le traitement des troubles du sommeil. En cas d’endormissement tardif par exemple, la rééducation est possible dans un centre spécialisé, mais elle prend du temps. Sans oublier les mesures d’hygiène et de diététique classiques mais éprouvées. Éviter les repas tardifs et trop riches (le mécanisme de digestion peut empêcher de dormir car il met le corps en éveil), renoncer aux stimulants (alcool, tabac, caféine, théine), privilégier les douches fraîches (en faisant tomber la température corporelle, elles facilitent l’endormissement), ne pas utiliser d’écrans avant le coucher (ils stimulent l’activité corticale, qui se poursuit même une fois l’appareil éteint). Des recommandations bien connues, mais payantes!

Les psychothérapies non réalisées par les médecins psychiatres ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale, alors que les médicaments, eux, sont pris en charge.

«Contre la dépression dans ses formes légères, la psychothérapie est particulièrement bénéfique. C’est certes plus long, mais plus efficace», note le Pr Granger. Une solution plus coûteuse aussi. Les psychothérapies non réalisées par les médecins psychiatres ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale, alors que les médicaments, eux, sont pris en charge. Cela renforce le recours fréquent aux psychotropes. Et si l’on se soignait par les plantes? Le millepertuis est une plante reconnue comme antidépresseur, mais prudence. «C’est un véritable psychotrope, prévient le Dr Chabannes. Il contient les mêmes principes actifs que les antidépresseurs chimiques, il n’a donc rien de banal.»


Le yoga diminue la sécrétion de cortisol


Face aux petites (et grandes) anxiétés de la vie, les anxiolytiques ne sont pas conseillés. Pas question, par exemple, d’en prescrire à un jeune qui passe le bac ou un examen à la fac, le risque serait qu’il s’assoupisse devant sa copie. «On peut plutôt songer à faire des séances de relaxation ou suivre une thérapie cognitive comportementale (TCC)», propose le Dr Chabannes. Au cours de ces séances, le patient apprend à repérer les situations stressantes et à mieux contrôler les émotions, comportements et pensées qu’elles déclenchent. Le but étant de parvenir à modifier ces pensées négatives. Une méthode qui donne de meilleurs résultats que les médicaments. Et qui est aussi très efficace pour lutter contre les phobies. Les TCC présentent en outre l’avantage d’être rapides. Bien souvent cinq ou six semaines suffisent. Côté phytothérapie, des plantes comme la valériane peuvent être une option intéressante, bien qu’elle contienne des molécules proches de celles que l’on retrouve dans certains médicaments.

Des études ont également montré que le yoga diminue la sécrétion de cortisol, une hormone liée au stress. Sophrologie, méditation de pleine conscience ou acupuncture peuvent aussi être envisagées. «Toutes ces médecines alternatives ont leur intérêt, il suffit au patient de trouver la sienne. La méthode ne sera efficace que si le sujet y croit», confie le Dr Chabannes. Enfin, n’oubliez pas que le sport est un excellent outil pour lutter contre les angoisses. Il entraîne la libération de sérotonine, un neurotransmetteur impliqué dans l’humeur, fait grimper le taux de dopamine dans le cerveau, source d’un effet euphorisant, et stimule la sécrétion d’endorphines, ces neurotransmetteurs liés au plaisir.


Par Juliette Camuzard


David Le Breton : « La marche est souvent guérison »

LA MARCHE  – Comme l’illustrent de nombreuses expériences sociales ou individuelles et histoires de rémission, dépressions ou amertumes se dissolvent sur les routes, explique le sociologue.

Marcher c’est avoir les pieds sur terre au sens physique et moral du terme, c’est-à-dire être de plain-pied dans son existence. Le chemin parcouru rétablit un centre de gravité dont le manque nourrissait le sentiment d’être en porte-à-faux avec son existence. Une manière de progresser soudain à pas de géant dans l’affrontement des difficultés personnelles en usant les tristesses ou la maladie.

Les premières heures d’une marche amènent à un allégement des soucis, à une libération de la pensée moins encline à la rumination et plus sollicitée par une ­recherche de solution du fait de l’ouverture à l’espace qui semble élargir le regard sur les choses. Plus on pense à sa douleur, plus on a mal, de même plus on pense à ses soucis plus ils semblent insolubles.

La marche est une relance, un refuge intérieur pour se reconstruire, une échappée belle loin des routines de pensée ou d’existence, même de celles de l’inquiétude, ou du sentiment de passer à côté de sa vie.

En mettant le corps et les sens au centre de l’expérience sur un mode actif, elle rétablit l’homme dans une existence qui lui échappe souvent dans les conditions sociales et culturelles qui sont aujourd’hui les nôtres. La pensée elle-même retrouve son mouvement. Le retour au corps à travers un effort à la mesure de chacun amène à se sentir passionnément vivant.

LA MARCHE EST UNE RELANCE, UN REFUGE INTÉRIEUR POUR SE RECONSTRUIRE, UNE ÉCHAPPÉE BELLE LOIN DES ROUTINES DE PENSÉE OU D’EXISTENCE.

Robert Burton, dans son livre L’Anatomie de la mélancolie, publié en 1621, voit, dans le goût des paysages, « un usage modéré et opportun de l’exercice à la fois du corps et de l’esprit », un « excellent moyen de guérir de cette maladie » ou de s’en préserver.

Rompre avec le temps circulaire de la rumination est une sauvegarde. Ce n’est pas la vie qui est devant soi mais la signification que nous lui prêtons, les valeurs que nous mettons en elle. Sortir de l’impasse impose à la force intérieure d’ouvrir une fenêtre dans ce mur, c’est-à-dire de jeter une allée de sens, de se fabriquer une raison d’être, une exaltation, provisoire ou durable, renouveler le sentiment d’existence.

Ces ressources propres à la marche sont souvent utilisées par le travail social comme une activité de médiation proposée aux jeunes en souffrance. Par exemple, en alternative à la prison ou pour les éloigner de leur désarroi intérieur, l’association Seuil leur propose une longue marche de 2 000 kilomètres. Le mal de vivre adolescent, la délinquance et les autres conduites à risque ne sont pas une fatalité, ils n’augurent en rien une voie toute tracée.

Certes, la marche ne bénéficie guère de valorisation pour les jeunes générations, avec son éloge de la lenteur, du silence, de la ­contemplation, etc. En revanche, elle a l’attrait d’une tâche impossible. Le défi devient acceptable quand le jeune apprend qu’une poignée d’autres ont réussi.

Une telle entreprise est aussi une aventure, un accomplissement physique, un dépaysement susceptible de l’attirer. S’il accepte, il relance le temps vers l’inattendu et redevient apte à se projeter dans la durée pour réfléchir à une formation ou chercher un emploi. Il commence un travail intérieur sur la personne qu’il sera peut-être au terme de l’épreuve.

Source de sacré, de ressourcement

La marche est une rupture de la sédentarité qui imprègne ces jeunes pour remettre leur corps en mouvement, les amener de nouveau à la sensorialité heureuse du monde, aux émotions, à l’effort. Elle favorise l’esprit d’indépendance, la prise d’initiative, la curiosité, la confiance en l’autre, la solidarité, l’estime de soi.

Elle vient mettre un terme aux échecs qui émaillent leur existence. L’un d’eux dit combien il est revenu différent du voyage : « Quand je suis parti, j’étais un blaireau. Depuis que je suis revenu je suis un héros. » Un tel périple n’est pas donné à tout le monde, il marque une existence tout entière. Simultanément, le jeune vit une expérience de retrouvailles avec le lien social.

Se défaire de soi, des images qui collent à la peau, est pour lui une chance, la découverte qu’un autre monde est possible et qu’il n’est nullement voué à la fatalité. Sur les routes, face à des interlocuteurs qui lui font confiance d’emblée, ignorent les étiquettes qui induisent ses comportements, il a la possibilité de se remettre au monde, de faire table rase des entraves renvoyées en permanence par le regard des autres qui lui faisaient une réputation.

La marche est souvent guérison, sa puissance réorganisatrice n’a pas d’âge. Elle procure la distance physique et morale propice au retour sur soi, la disponibilité aux événements, le changement de milieu et d’interlocuteurs, et donc l’éloignement des ­routines personnelles, et elle ouvre à un emploi du temps inédit, à des rencontres, selon la volonté de chance du marcheur…

Détour nécessaire pour se rassembler, elle apaise les tensions, elle est propice à prendre enfin une décision qui se dérobait et retrouver le goût de vivre, la saveur du monde.

On connaît le succès des chemins de Compostelle, bien loin pourtant des ­références directement religieuses. Source de sacré, de ressourcement, la marche ­réenchante le monde. En découvrant l’environnement à pas et à hauteur d’homme, elle est aussi une manière de retrouver son centre de gravité. Exercice à plein temps de la curiosité, elle implique un état d’esprit, une humilité heureuse. Elle rétablit une échelle de valeurs que nos routines tendent à faire oublier. Le marcheur est nu dans son environnement ­contrairement à l’automobiliste, il se sent davantage responsable de ses actes et oublie difficilement son humanité élémentaire.

Rétablissement de soi

La marche s’inscrit dans un espace imprégné d’histoire, de social et de culturel, mais elle est surtout tellurique. Elle sollicite en l’homme le sentiment du sacré. Emerveillement de sentir l’odeur des pins sous le ­soleil, de voir la ligne sinueuse d’un ruisseau à travers champs, un étang avec son eau limpide au milieu de la forêt, un renard traverser le sentier ou un grand oiseau peupler le ciel de l’énigme de son passage.

Pour la plupart, elle est la confirmation de leur goût de vivre, un moment d’intensité d’être. Les lieux possèdent parfois un don de guérison ou de rétablissement de soi. La marche procure un éloignement des ­anciennes familiarités, une disponibilité à l’instant, elle plonge dans un état diffus de méditation, sollicite une pleine sensorialité.

Si la souffrance a présidé au départ, elle se dilue au fil des pas. Remise en ordre du chaos intérieur, la marche n’élimine pas la source de la tension, mais elle la met à distance, favorise les solutions. Elle éloigne d’une histoire trop figée en remettant justement l’existence en mouvement. Elle est un remède à la mélancolie et au sentiment d’être à l’écart du monde, elle est un sas pour disparaître de soi.

Pour une durée plus ou moins longue, le marcheur change son existence et son rapport aux autres et au monde, il est un inconnu sur la route ou les sentiers. En congé de son histoire, il laisse derrière lui son état civil, son histoire, ses soucis, ses responsabilités sociales, familiales ou professionnelles et il s’abandonne aux sollicitations prodiguées par le chemin. Cette suspension des contraintes d’identité, cette échappée belle hors de toute familiarité rendent propice la métamorphose personnelle.

Ni la durée d’une marche ni son cadre ne sont la condition de sa puissance de transformation intérieure, elle dépend surtout de ce que l’individu fait de ce temps de disponibilité, d’ouverture. Le monde est dans les yeux de celui qui le regarde. Le maître et le moine cheminent dans la montagne et le maître demande : « Sens-tu l’odeur du laurier ? » « Oui », dit le moine. « Dans ce cas, je n’ai plus rien à t’apprendre », dit le maître.

Incise lumineuse

Baigné de l’hospitalité qui semble porter ses pas, le marcheur éprouve une reconnaissance infinie, il se sent à sa juste place à l’intérieur d’un monde dont il sent combien il le dépasse mais l’accueille. Sentiment plein d’exister rehaussé par l’autorité qui se dégage des lieux. Vivre possède enfin une évidence lumineuse.

Des malades touchés par le cancer ou d’autres affections graves effectuent des marches en solitaire ou en groupe dans une sorte de prière aux éléments pour leur guérison. La douleur du deuil, de la séparation perdent leur acuité sous l’immensité du ciel ou du paysage. En apprenant la mort de Fernando Pessoa, Miguel Torga ferme son cabinet de médecin et s’enfonce dans les montagnes. « Avec les sapins et les rochers, je suis allé pleurer la mort du plus grand de nos poètes d’aujourd’hui. »

Au fil de la progression, même si quelque chose s’est arrêté, le monde se remet en marche. Le mouvement inlassable des pas traduit l’impossibilité de rester en place, écrasé par la peine, arraché à soi-même. L’intériorité, la lenteur, la suspension du monde environnant sont propices à ce ­cheminement, à ces remémorations.

Après la mort d’un ami, Charles Péguy marche à travers la Beauce, noyé « dans l’océan de notre immense peine ». Sa marche est une prière qui le mène à la cathédrale de Chartres. Bien des dépressions ou des amertumes se dissolvent sur les routes. Marcher c’est retrouver son chemin.

Comme tout homme, le marcheur ne se suffit pas à lui-même, il cherche sur les sentiers ce qui lui manque. Nous avons toujours le sentiment qu’au bout du chemin quelque chose nous attend et qui n’était destiné qu’à nous. Une révélation est non loin de là, à quelques heures de marche, ­au-delà des collines ou de la forêt, un secret est dans l’imminence de venir à jour.

Certaines routes laissent dans la mémoire une ­incise lumineuse. Tout chemin est d’abord enfoui en soi avant de se décliner sous les pas, il mène à soi avant de mener à une destination particulière. Et parfois, il ouvre enfin la porte étroite qui aboutit à la transformation heureuse de soi. Le monde est immense au-delà des murs de nos habitations, et il n’attend que nous.

Par David Le Breton


« La surexposition des jeunes enfants aux écrans est un enjeu majeur de santé publique »

Médecins et professionnels alertent sur les graves troubles, semblables à ceux du spectre autistique, qu’ils observent de plus en plus chez les petits.
Nous, professionnels de la santé et de la petite enfance, souhaitons alerter l’opinion publique des graves effets d’une exposition massive et précoce des bébés et des jeunes enfants à tous types d’écrans : smartphone, tablette, ordinateur, console, télévision.
Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, ne communiquent pas, ne parlent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs. La gravité de ces troubles nous conduit à réinterroger les éléments déjà exposés dans des articles précédents.
Captés ou sans cesse interrompus par les écrans, parents et bébé ne peuvent plus assez se regarder et construire leur relation. Les explorations du bébé avec les objets qui l’entourent, soutenues par les parents, sont bloquées ou perturbées, ce qui empêche le cerveau de l’enfant de se développer de façon normale.
Ces deux mécanismes – captation de l’attention involontaire et temps volé aux activités exploratoires – expliquent à eux seuls les retards de langage et de développement, présents chez des enfants en dehors de toute déficience neurologique.
Désorganisations du comportement
Mais comment comprendre les troubles plus graves que nous observons chez ces enfants présentant des symptômes très semblables aux troubles du spectre autistique (TSA) ?
Des absences ­totales de langage à 4 ans, des troubles attentionnels prégnants : l’enfant ne réagit pas quand on l’appelle, n’est pas capable d’orienter son regard vers l’adulte ni de maintenir son regard orienté vers l’objet qu’on lui tend hormis le portable.
Des troubles relationnels : l’enfant ne sait pas entrer en contact avec les autres. Au lieu de cela, il les tape, lèche, renifle… A ces désorganisations du comportement s’adjoignent parfois des stéréotypies gestuelles et, enfin, une intolérance marquée à la frustration surtout lorsqu’on enlève « son » écran à l’enfant.
L’ENFANT EST EN CONTACT PERMANENT AVEC LES ÉCRANS : DE FAÇON DIRECTE OU INDIRECTE LORSQUE LE PARENT REGARDE SON PORTABLE MAIS NE REGARDE PLUS SON ENFANT

Lorsque nous interrogeons les ­parents, nous découvrons trop souvent la place centrale des écrans dans la famille. L’enfant est en contact permanent avec les écrans : de façon directe ou indirecte, quand un écran est allumé dans la pièce où l’enfant se trouve, ou lorsque le parent regarde son portable mais ne regarde plus son enfant.
Que s’est-il passé qui conduise à un tableau si grave ? Une expérience cruciale en psychologie, celle du « Still Face » menée par le docteur Edward Tronick en 1975 aux Etats-Unis, peut nous aider.
Manque de stimulation et d’échanges humains
Des bébés d’environ 1 an communiquent avec leur parent (échanges de sourire, pointage, babillage mélodieux…). Puis on demande à ce dernier de se détourner de l’enfant et de revenir vers lui en lui présentant un visage sans expression émotionnelle pendant deux minutes. D’abord le bébé tente de relancer son parent avec des sourires orientés, des babillages modulés, un pointage pour partager une émotion.
Sans réponse du parent, il cherche à s’éloigner, à fuir ce qui est source de stress. Enfin il se désorganise : il émet des sons stridents, se jette en arrière, perd le contrôle de ses gestes. Il éprouve un état de stress intense.
En prolongeant l’expérience, on verrait très probablement le bébé se replier sur des gestes d’autostimulation, adopter un regard errant et ne plus répondre aux sollicitations humaines, trop stressantes car irrégulières.
Nous faisons l’hypothèse que des enfants de moins de 4 ans, présentant des symptômes proches des TSA, vivent depuis leur naissance des expériences de « Still Face » répétées par manque de stimulation et d’échanges humains suffisamment continus.
Un bébé pour lequel ne s’est pas constitué l’accordage primaire avec son ­parent, grâce auquel se synchronisent les regards, la voix et les gestes, ne peut se développer de façon normale. Il ne peut accéder à une conscience de soi et développer un langage humain de communication et d’échange avec l’adulte.
Lorsque nous demandons aux parents de retirer les écrans, nous observons des redémarrages : davantage de regards adressés, un temps d’attention prolongé, des échanges de sourires, un besoin de jouer, davantage de curiosité, un développement du langage.
Retard grave de développement
La surexposition aux écrans est pour nous une des causes de retard grave de développement sur laquelle nous pouvons agir de façon efficace.
Ces symptômes ont un coût pour la société qu’il est urgent d’évaluer. Aujourd’hui, ces enfants sont adressés systématiquement pour un bilan hospitalier puis pour une prise en charge multidisciplinaire et entrent dans le champ du handicap.
La première intention de tout professionnel de l’enfance devrait être de poser la question de l’exposition aux écrans.
Ce problème doit être un enjeu de santé publique.
Notre expérience de terrain nous montre que ce fait concerne tous les enfants quel que soit le milieu social dont ils sont issus, leur origine culturelle. Le même phénomène est observé dans tous les autres pays avec des campagnes de prévention déjà en cours. En Allemagne, elles ont lieu dans les crèches pour inciter les parents à regarder leur bébé ; à Taïwan, des amendes de 1 400 euros peuvent être imposées à un parent qui laisse son enfant de moins de 2 ans devant les écrans.
Afin de prévenir ces graves retards du développement chez les bébés et les jeunes enfants, nous demandons que des campagnes nationales issues des observations et des recommandations des professionnels du terrain, sans conflit d’intérêts – c’est-à-dire qui ne soient pas liés à l’industrie du numérique et de l’audiovisuel ou aient pu être rémunérés de façon directe ou indirecte par cette industrie – soient menées en France et diffusées dans tous les lieux de la petite enfance.
Nous demandons aussi que des recherches indépendantes soient menées par des professionnels du terrain, en coopération avec des chercheurs libres de tout conflit d’intérêts, dans tous les lieux publics de consultation de la petite enfance.


Dr Anne Lise Ducanda et Dr Isabelle Terrasse, médecins de PMI (protection maternelle infantile) au Conseil départemental de l’Essonne ; Sabine Duflo, psychologue et thérapeute familiale en pédopsychiatrie (CMP, EPS Ville-Evrard) ; Elsa Job-Pigeard et Carole Vanhoutte, orthophonistes (Val-de-Marne) cofondatrices de « Joue, pense, parle » ; Lydie Morel, orthophoniste, cofondatrice de Cogi’Act (Meurthe-et-Moselle) ; Dr Sylvie Dieu Osika, pédiatre à l’hôpital Jean Verdier de Bondy et Eric Osika, pédiatre à l’hôpital Ste Camille de Bry-sur-Marne ; Anne Lefebvre, psychologue clinicienne en pédopsychiatrie (CMP enfants et CMP adolescents, CHI 94) ; ALERTE (Association pour l’éducation à la réduction du temps écran, Dr Christian Zix, neuropédiatre, directeur médical du CAMSP de St-Avold (Moselle) ; Dr Lise Barthélémy, pédopsychiatre à Montpellier.


«L’empathie est bien plus complexe que ne le laisse entendre une culture «bisounours» véhiculée dans des médias qui la confondent avec l’altruisme», confie Serge Tisseron

Interview – Le Dr Serge Tisseron est psychiatre et psychanalyste. Il vient de publier «Empathie et manipulations, les pièges de la compassion» (Éd. Albin Michel).

– Voilà près d’une dizaine d’années que vous explorez ce concept d’empathie. Comment évolue-t-il?

Serge TISSERON. – Je constate qu’il devient le nouveau «gri-gri» psychologique qu’on met à toutes les sauces pour prétendre expliquer et résoudre nombre de problèmes. On a eu la même chose il y a quelques années avec la «résilience» et le «harcèlement moral». Au bout d’un moment, tout le monde a ce terme à la bouche, mais avec une définition très imprécise, qui empêche de comprendre les situations auxquelles on l’applique.

Quelles idées fausses sont véhiculées sur l’empathie?

D’abord, qu’elle consisterait à «se mettre à la place de l’autre». Mais est-ce souhaitable? Non, car si je me mets à pleurer et à souffrir en même temps que la victime, je ne l’aiderai pas. Une empathie seulement émotionnelle est un handicap. Et d’ailleurs, est-ce possible? Si une femme qui a été violée vient me consulter, puis-je me «mettre à sa place»? Non, bien sûr, l’empathie nécessite de construire une représentation mentale nourrie d’imaginaire, de connaissances, de vécu personnel, bref, de multiples dimensions. Mais cette capacité de comprendre la vie intérieure de l’autre peut devenir un moyen de le manipuler comme on le voit avec les enrôleurs de Daech. Leur empathie cognitive leur permet de repérer les jeunes fragiles en errance psychologique et de les embarquer avec eux. Enfin, on relie souvent l’empathie aux neurones miroirs. Or ceux-ci déclenchent surtout une imitation motrice – quelqu’un baille et cela me donne envie – et quelques comportements rudimentaires. L’empathie complète fait intervenir de multiples zones cérébrales. Ainsi, cette notion est bien plus complexe que ne le laisse entendre une culture «bisounours» véhiculée dans des médias qui la confondent avec l’altruisme, voire avec un amour universel à sens unique, tout dirigé vers l’autre.

«Nous possédons une aptitude naturelle à l’empathie,
mais elle a besoin d’être encouragée par l’environnement social, culturel, familial pour devenir complète»

Dans cette complexité, vous évoquez même des conflits d’empathie… Quels sont-ils?

Oui, dans certaines situations, il est très difficile d’en faire bénéficier tout le monde. Il faut choisir. Ainsi, dans une classe de trente élèves, si 50 % sont en difficulté et 50 % très à l’aise, un enseignant très empathique aura à cœur d’aider plutôt ses élèves à la traîne. Mais peu à peu, il cessera de se soucier de ceux qui réussissent sans lui… Nous avons toujours intérêt à observer à qui profite vraiment notre empathie.

Mais sommes-nous tous nés avec une capacité empathique?

Oui, nous possédons une aptitude naturelle à l’empathie, mais elle a besoin d’être encouragée par l’environnement social, culturel, familial pour devenir complète et s’élargir au-delà du cercle des proches. Cet encouragement n’est pas le même à tous les âges. De la naissance à 3 ans, l’enfant a besoin d’interagir avec des humains pour apprendre à identifier les émotions d’autrui et construire le visage de ses interlocuteurs en repère de partage affectif. Entre 4 et 8 ans, il a besoin d’être accompagné pour comprendre que l’autre a dans sa tête des choses très différentes de lui. Et entre 8 et 12 ans, il doit être éduqué à reconnaître la multiplicité des points de vue possibles. Cela ouvre la voie à la réciprocité. Mais beaucoup s’arrêtent en chemin.

Vous signalez justement l’importance de cultiver l’empathie pour l’autre, mais aussi pour soi, dès le plus jeune âge. Pourquoi?

Oui, dès la fin de la maternelle, il est essentiel d’apprendre aux enfants à identifier les émotions d’autrui, mais aussi les leurs, grâce à l’auto-empathie. C’est nécessaire pour éviter que certains d’entre eux deviennent maltraitants parce qu’ils interprètent mal les mimiques de leurs camarades, et que d’autres se laissent maltraiter sans le comprendre. L’auto-empathie fait grandir l’estime de soi.


Cailloux 

Un jour, un vieux professeur de l’école nationale d’administration publique fut engagé pour donner une formation sur la planification efficace de son temps à un groupe d’une quinzaine de dirigeants de grosses compagnies américaines.Ce cours constituait l’un des cinq ateliers de leur journée de formation. Le vieux prof n’avait donc qu’une heure pour « passer sa matière ».

Debout, devant ce groupe d’élites (qui était prêt à noter tout ce que l’expert allait enseigner), le vieux prof les regarda un par un, lentement, puis leur dit : « nous allons réaliser une expérience ».

 

De dessous la table qui le séparait de ses élèves, le vieux prof sorti un immense pot Mason d’un gallon (pot de verre de plus de quatre litres) qu’il posa délicatement en face de lui.

Ensuite, il sortit environ une douzaine de cailloux à peu près gros comme des balles de tennis et les plaça délicatement, un par un, dans le grand pot.

Lorsque le pot fut rempli jusqu’au bord et qu’il fut impossible d’y ajouter un caillou de plus, il leva lentement les yeux vers ses élèves et leur demanda : « est-ce que le pot est plein ? ». Tous répondirent : « oui ».

Il attendit quelques secondes et ajouta : « vraiment ? ». Alors, il se pencha de nouveau et sorti de sous la table un récipient rempli de gravier. Avec minutie, il versa ce gravier sur les gros cailloux puis brassa légèrement le pot. Les morceaux de gravier s’infiltrèrent entre les cailloux… Jusqu’au fond du pot.

Le vieux prof leva à nouveau les yeux vers son auditoire et redemanda : « est-ce que ce pot est plein ? ». Cette fois, ces brillants élèves commençaient à comprendre son manège. L’un d’eux répondit : « probablement pas ! ». « Bien ! » répondit le vieux prof.

 

Il se pencha de nouveau et cette fois, sorti de sous la table une chaudière de sable. Avec attention, il versa le sable dans le pot. Le sable à la remplir les espaces entre les gros cailloux et le gravier. Encore une fois, il demanda : « est-ce que ce pot est plein ? ».

Cette fois, sans hésiter et en choeur, les brillants élèves répondirent : « non ! ».

« Bien ! » répondit le vieux prof.

Et comme s’y attendait ses prestigieux élèves, il prit le pichet d’eau qui était sur la table et rempli le pot jusqu’à ras bord. Le vieux prof leva alors les yeux vers son groupe et demanda : « quelle grande vérité nous démontre cette expérience ? ».

Le plus audacieux des élèves, songeant au sujet de ce cours, répondit : « cela démontre que même lorsque l’on croit que notre agenda est complètement rempli, si on le veut vraiment, on peut y ajouter plus de rendez-vous, plus de choses à faire ».

« Non » répondit le vieux prof. « Ce n’est pas cela. La grande vérité que nous démontre cette expérience est la suivante : si on ne met pas les gros cailloux en premier dans le pot, on ne pourra jamais les faire entrer tous ensuite ». Il y eût un profond silence, chacun prenant conscience de l’évidence de ses propos.

« Ce qu’il faut retenir, c’est l’importance de mettre ces gros cailloux en premier dans sa vie, sinon on risque de ne pas réussir… sa vie. Si on donne priorité aux peccadilles (le gravier, le sable) on remplira sa vie de peccadilles et on n’aura plus suffisamment de temps précieux a consacré aux éléments importants de sa vie.

Alors n’oubliez pas de vous poser à vous-même la question : « quels sont les gros cailloux dans ma vie ? Ensuite mettez les en premier dans votre pot ».

D’un geste amical de la main, le vieux professeur salua son auditoire et lentement quitta la salle.


Dépression : une nouvelle théorie unifiée proposée par le psychiatre Aaron Beck

Le psychiatre américain Aaron T. Beck, un pionnier important de lapsychologie cognitive et de la psychothérapie cognitivo-
comportementale,  « a révolutionné l’étude scientifique de la dépression
et ses recherches ultérieures ont élucidé des mécanismes biologiques qui
sous-tendent certaines caractéristiques cognitives de la maladie ».

L’article, intitulé « Un modèle unifié de la dépression : Intégration des
perspectives clinique, cognitive, biologique et évolutionniste » (1), est
publié dans la revue Clinical Psychological Science.

Le modèle est fondé sur la prémisse que la dépression représente une
adaptation à la perte perçue de ressources vitales qui donnent accès aux
moyens de répondre aux besoins essentiels de la vie (perte d’un membre
de la famille, d’un partenaire romantique, d’un groupe d’appartenance,
d’un emploi, de la santé…)

Pour les personnes qui sont plus à risque de dépression sévère en raison
de facteurs génétiques ou environnementaux spécifiques, cette perte est
plus susceptible d’être considérée comme dévastatrice et insurmontable.

Une réactivité accrue au stress et/ou des distorsions cognitives
enracinées amènent ces personnes à risque à épouser des croyances
négatives sur soi, le monde et l’avenir – une combinaison que Beck a appelée la « triade cognitive négative ». Ces tendances sont médiées par des altérations dans des zones ou des circuits du cerveau impliqués dans la régulation de la cognition et des
émotions.

Quand ces croyances sont activées (par exemple, par des événements
stressants de la vie), elles déclenchent des émotions comme la tristesse,
l’anhédonie, et la culpabilité, ainsi que des réponses comportementales et
physiologiques, comme le retrait, l’inactivité et la perte d’appétit.

Au fil du temps, ce « programme » renforce les croyances négatives qui
mettent les gens à risque de dépression en premier lieu. Il peut être arrêté
lorsque les ressources vitales sont restaurées, soit parce que de nouvelles
informations « corrigent » les biais négatifs ou parce que la situation se
modifie.

Des facteurs externes tels que le soutien des amis et de la famille, les
conseils d’un psychothérapeute et un traitement biologique (par exemple,
des médicaments) peuvent aider à arrêter le cycle de la dépression.

« Notre modèle suggère que toute intervention qui cible des facteurs
clés, prédisposants, précipitants ou de résilience, peut réduire le risque ou
atténuer les symptômes », expliquent Beck et Bredemeier.

La fonction primordiale de ce « programme de dépression », selon la
perspective évolutionniste des chercheurs, est de promouvoir la conservation de l’énergie face à la perte perçue de ressources. Il était probablement adaptatif au cours de l’évolution, mais devient inadapté à l’époque contemporaine.

(1) « A Unified Model of Depression: Integrating Clinical, Cognitive,
Biological, and Evolutionary Perspectives »