bettina masson – psychothérapie corporelle

psychothérapie psychocorporelle


Des solutions existent pour remplacer les psychotropes

Aujourd’hui, on avale un comprimé d’anxiolytique presque aussi facilement qu’une gélule de paracétamol. À tort : des alternatives existent à la consommation abusive de médicaments. 


Un Français sur cinq consomme au moins une fois dans l’année un médicament psychotrope (antidépresseur, tranquillisant, somnifère ou neuroleptique), d’après une expertise collective de l’Inserm publiée en 2012. L’Hexagone se place ainsi dans le peloton de tête des pays européens consommateurs de psychotropes, et tout d’abord des anxiolytiques.

«La consommation de ces médicaments s’est banalisée, constate le Pr Bernard Granger, responsable de l’unité psychiatrique de l’hôpital Tarnier, à Paris. Mais ces prescriptions ne sont pas toujours justifiées.» «C’est devenu une solution de facilité, ajoute le Dr Jean-Paul Chabannes,psychiatre et psychopharmacologue à la faculté de médecine de Grenoble. Aujourd’hui, il est fréquent que des médecins prescrivent du Lexomil ou du Xanax à des sujets anxieux.» Problème: le symptôme est traité – efficacement d’ailleurs – mais la cause du trouble, elle, persiste. 


Attention aux effets secondaires


Autre inconvénient majeur des psychotropes: leurs effets secondaires. Les benzodiazépines pour calmer l’angoisse ont des effets délétères, s’ils sont pris au-delà de six semaines, surtout chez les personnes âgées car ils sont myorelaxants, c’est-à-dire qu’ils détendent la fibre musculaire à tel point qu’ils favorisent le risque de chute. De plus, ils agissent sur les fonctions cognitives et ralentissent le processus de mémorisation, voire faciliteraient la survenue de démences.

« Aujourd’hui, on supporte de moins en moins le mal-être»

Et la prise prolongée de somnifères et d’anxiolytiques provoque un effet d’accoutumance dont il est très difficile de se débarrasser. «Quand on se plaint de mal dormir, le généraliste pense automatiquement à prescrire un hypnotique. Mais ces médicaments entraînent les mêmes effets néfastes que les anxiolytiques et ne laissent aucune chance au cerveau de se rééduquer sur le plan du sommeil», regrette le Dr Chabannes. D’ailleurs, ce traitement n’est officiellement autorisé que pour une durée d’un mois.

«Attention toutefois à ne pas diaboliser ces traitements, nuance le Pr Granger. Quand ils sont apparus dans les années 1950, les psychotropes ont constitué un tournant et ont amélioré très notablement l’évolution et le pronostic de nombreux troubles mentaux, à commencer par les plus graves.» Sans anti-psychotiques, les personnes atteintes de schizophrénie verraient leur système cérébral se dégrader rapidement.

«Aujourd’hui, on supporte de moins en moins le mal-être. Cette recherche absolue de bien-être a précipité la population dans la consommation de ces médicaments qui ne servent qu’à améliorer l’ordinaire. Mais ils sont générateurs d’un pseudo bien-être», regrette le Dr Chabannes.


Renoncer aux stimulants


Quand les psychotropes ne sont pas une nécessité première, ils peuvent être remplacés. Les techniques non médicamenteuses sont particulièrement intéressantes dans le traitement des troubles du sommeil. En cas d’endormissement tardif par exemple, la rééducation est possible dans un centre spécialisé, mais elle prend du temps. Sans oublier les mesures d’hygiène et de diététique classiques mais éprouvées. Éviter les repas tardifs et trop riches (le mécanisme de digestion peut empêcher de dormir car il met le corps en éveil), renoncer aux stimulants (alcool, tabac, caféine, théine), privilégier les douches fraîches (en faisant tomber la température corporelle, elles facilitent l’endormissement), ne pas utiliser d’écrans avant le coucher (ils stimulent l’activité corticale, qui se poursuit même une fois l’appareil éteint). Des recommandations bien connues, mais payantes!

Les psychothérapies non réalisées par les médecins psychiatres ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale, alors que les médicaments, eux, sont pris en charge.

«Contre la dépression dans ses formes légères, la psychothérapie est particulièrement bénéfique. C’est certes plus long, mais plus efficace», note le Pr Granger. Une solution plus coûteuse aussi. Les psychothérapies non réalisées par les médecins psychiatres ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale, alors que les médicaments, eux, sont pris en charge. Cela renforce le recours fréquent aux psychotropes. Et si l’on se soignait par les plantes? Le millepertuis est une plante reconnue comme antidépresseur, mais prudence. «C’est un véritable psychotrope, prévient le Dr Chabannes. Il contient les mêmes principes actifs que les antidépresseurs chimiques, il n’a donc rien de banal.»


Le yoga diminue la sécrétion de cortisol


Face aux petites (et grandes) anxiétés de la vie, les anxiolytiques ne sont pas conseillés. Pas question, par exemple, d’en prescrire à un jeune qui passe le bac ou un examen à la fac, le risque serait qu’il s’assoupisse devant sa copie. «On peut plutôt songer à faire des séances de relaxation ou suivre une thérapie cognitive comportementale (TCC)», propose le Dr Chabannes. Au cours de ces séances, le patient apprend à repérer les situations stressantes et à mieux contrôler les émotions, comportements et pensées qu’elles déclenchent. Le but étant de parvenir à modifier ces pensées négatives. Une méthode qui donne de meilleurs résultats que les médicaments. Et qui est aussi très efficace pour lutter contre les phobies. Les TCC présentent en outre l’avantage d’être rapides. Bien souvent cinq ou six semaines suffisent. Côté phytothérapie, des plantes comme la valériane peuvent être une option intéressante, bien qu’elle contienne des molécules proches de celles que l’on retrouve dans certains médicaments.

Des études ont également montré que le yoga diminue la sécrétion de cortisol, une hormone liée au stress. Sophrologie, méditation de pleine conscience ou acupuncture peuvent aussi être envisagées. «Toutes ces médecines alternatives ont leur intérêt, il suffit au patient de trouver la sienne. La méthode ne sera efficace que si le sujet y croit», confie le Dr Chabannes. Enfin, n’oubliez pas que le sport est un excellent outil pour lutter contre les angoisses. Il entraîne la libération de sérotonine, un neurotransmetteur impliqué dans l’humeur, fait grimper le taux de dopamine dans le cerveau, source d’un effet euphorisant, et stimule la sécrétion d’endorphines, ces neurotransmetteurs liés au plaisir.


Par Juliette Camuzard

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«L’empathie est bien plus complexe que ne le laisse entendre une culture «bisounours» véhiculée dans des médias qui la confondent avec l’altruisme», confie Serge Tisseron

Interview – Le Dr Serge Tisseron est psychiatre et psychanalyste. Il vient de publier «Empathie et manipulations, les pièges de la compassion» (Éd. Albin Michel).

– Voilà près d’une dizaine d’années que vous explorez ce concept d’empathie. Comment évolue-t-il?

Serge TISSERON. – Je constate qu’il devient le nouveau «gri-gri» psychologique qu’on met à toutes les sauces pour prétendre expliquer et résoudre nombre de problèmes. On a eu la même chose il y a quelques années avec la «résilience» et le «harcèlement moral». Au bout d’un moment, tout le monde a ce terme à la bouche, mais avec une définition très imprécise, qui empêche de comprendre les situations auxquelles on l’applique.

Quelles idées fausses sont véhiculées sur l’empathie?

D’abord, qu’elle consisterait à «se mettre à la place de l’autre». Mais est-ce souhaitable? Non, car si je me mets à pleurer et à souffrir en même temps que la victime, je ne l’aiderai pas. Une empathie seulement émotionnelle est un handicap. Et d’ailleurs, est-ce possible? Si une femme qui a été violée vient me consulter, puis-je me «mettre à sa place»? Non, bien sûr, l’empathie nécessite de construire une représentation mentale nourrie d’imaginaire, de connaissances, de vécu personnel, bref, de multiples dimensions. Mais cette capacité de comprendre la vie intérieure de l’autre peut devenir un moyen de le manipuler comme on le voit avec les enrôleurs de Daech. Leur empathie cognitive leur permet de repérer les jeunes fragiles en errance psychologique et de les embarquer avec eux. Enfin, on relie souvent l’empathie aux neurones miroirs. Or ceux-ci déclenchent surtout une imitation motrice – quelqu’un baille et cela me donne envie – et quelques comportements rudimentaires. L’empathie complète fait intervenir de multiples zones cérébrales. Ainsi, cette notion est bien plus complexe que ne le laisse entendre une culture «bisounours» véhiculée dans des médias qui la confondent avec l’altruisme, voire avec un amour universel à sens unique, tout dirigé vers l’autre.

«Nous possédons une aptitude naturelle à l’empathie,
mais elle a besoin d’être encouragée par l’environnement social, culturel, familial pour devenir complète»

Dans cette complexité, vous évoquez même des conflits d’empathie… Quels sont-ils?

Oui, dans certaines situations, il est très difficile d’en faire bénéficier tout le monde. Il faut choisir. Ainsi, dans une classe de trente élèves, si 50 % sont en difficulté et 50 % très à l’aise, un enseignant très empathique aura à cœur d’aider plutôt ses élèves à la traîne. Mais peu à peu, il cessera de se soucier de ceux qui réussissent sans lui… Nous avons toujours intérêt à observer à qui profite vraiment notre empathie.

Mais sommes-nous tous nés avec une capacité empathique?

Oui, nous possédons une aptitude naturelle à l’empathie, mais elle a besoin d’être encouragée par l’environnement social, culturel, familial pour devenir complète et s’élargir au-delà du cercle des proches. Cet encouragement n’est pas le même à tous les âges. De la naissance à 3 ans, l’enfant a besoin d’interagir avec des humains pour apprendre à identifier les émotions d’autrui et construire le visage de ses interlocuteurs en repère de partage affectif. Entre 4 et 8 ans, il a besoin d’être accompagné pour comprendre que l’autre a dans sa tête des choses très différentes de lui. Et entre 8 et 12 ans, il doit être éduqué à reconnaître la multiplicité des points de vue possibles. Cela ouvre la voie à la réciprocité. Mais beaucoup s’arrêtent en chemin.

Vous signalez justement l’importance de cultiver l’empathie pour l’autre, mais aussi pour soi, dès le plus jeune âge. Pourquoi?

Oui, dès la fin de la maternelle, il est essentiel d’apprendre aux enfants à identifier les émotions d’autrui, mais aussi les leurs, grâce à l’auto-empathie. C’est nécessaire pour éviter que certains d’entre eux deviennent maltraitants parce qu’ils interprètent mal les mimiques de leurs camarades, et que d’autres se laissent maltraiter sans le comprendre. L’auto-empathie fait grandir l’estime de soi.


« Je suis devenu psy pour me soigner » : les confidences de Christophe André

« Je suis devenu psy pour me soigner » : les confidences de Christophe André. Des psy qui racontent pourquoi ils ont choisi ce drôle de métier, voilà des confidences aussi inhabituelles que passionnantes ! Extraits du témoignage de Christophe André qui a dirigé « Les psys se confient » (Odile Jacob),  Danièle Laufer

« J’ai grandi dans une famille où existaient beaucoup de souffrances tout autour de moi, et donc en moi. J’avais hérité de bons gros gènes anxieux et dépressifs, mais pas des modes d’emploi pour les désactiver : mes parents et mes proches avaient assez à faire avec leur survie matérielle et leurs propres difficultés, ils n’allaient pas en plus s’embarrasser à être des modèles de bonheur et d’équilibre ; cela ne faisait partie ni de leurs priorités ni de leurs possibilités. Ils m’ont donné par ailleurs beaucoup, tout ce qu’ils maîtrisaient eux-mêmes : le goût du travail et le sens du devoir, le respect des autres et de la parole donnée, l’amour des livres et du savoir.

Je suis donc devenu psy pour me soigner, selon la bonne vieille caricature du psy aussi perturbé que ses patients. Ça ne me dérange pas plus que ça, ces clichés : je sais que mes patients ne sont pas des fous ; je n’ai jamais eu à soigner de fous, juste des humains perdus dans leurs souffrances.

Soigner mes patients m’a donc aidé à me soigner. Leurs erreurs et leurs errances m’ont ouvert les yeux sur les miennes. Leurs efforts ont motivé les miens. Je ressens aujourd’hui une immense gratitude à leur égard : tout le travail effectué avec eux m’a servi. Grâce à eux, j’ai surmonté mes inhibitions (en allant, par exemple, chanter dans le métro à leurs côtés), j’ai surmonté mes ruminations, progressé dans tous les domaines de ma vie. En les écoutant, je m’écoutais ; en les faisant travailler, je travaillais.

(…) il y a aussi les amis, les collègues, les voisins, toutes les personnes croisées, dont je me suis inspiré : mon regard, qui autrefois allait d’abord vers les défauts, commence aujourd’hui par se poser sur les qualités des humains que je côtoie. J’ai bien plus tendance à me focaliser sur ce qui va bien, et à le ressasser, que l’inverse. Jadis, je consacrais plus de temps à observer les défauts, à en parler, à y réfléchir. Aujourd’hui, je continue de voir les défauts, mais je préfère me nourrir des qualités. Gisement infini d’émotions réjouissantes. Source de progrès personnels.

(…) vieillir a consisté pour moi, entre autres choses, à prendre conscience de tout ce que je devais aux autres. Et à mieux prendre conscience, aussi, de nos interdépendances, moi qui longtemps ai voulu être le plus indépendant possible (je ne trouvais pas les adultes très fiables ni très rassurants). Je crois que ces deux mouvements sont en interaction, ou plutôt se succèdent en nous. Nous nous construisons en nous autonomisant ; puis nous comprenons les limites du système qui consiste à ne croire qu’en soi. Limites dans son efficacité : nous avons besoin des autres pour aller bien et pour agir efficacement. Limites dans son honnêteté : nous sommes obligatoirement dépendants des autres ; nous pouvons ou non le voir, nous pouvons ou non nous en réjouir ; mais l’interdépendance est au coeur même de notre nature humaine.

(…) Résumons : spontanément, je ne sais pas très bien pourquoi je suis devenu psy. Mais en cherchant bien, je trouve : que j’en avais besoin, que j’avais quelques prédispositions, et que j’ai eu la chance de faire de bonnes rencontres. Mais en réfléchissant plus encore, je vois bien aussi dans mon parcours quelque chose d’essentiel, que les autres ne voient pas, car nous nous focalisons plus sur les résultats que sur les cheminements : j’ai travaillé comme un fou ! Comme je n’étais pas naturellement un modèle d’équilibre psychologique, et que je ne voulais pas me trouver en position de mensonge ou d’imposture vis-à-vis de mes patients, j’ai travaillé de toutes mes forces à être le plus équilibré possible. Il me semble que j’ai progressé (et que j’ai encore un sacré boulot…). Mais finalement, je suis heureux que mes moments de paix et de bien-être viennent de ces efforts de tâcheron, de sous-doué du bonheur, d’anxieux-qui-rêve-d’être-zen ; ça me semble plus solide, ça me rassure de l’avoir obtenu par mon travail.

(…) Je voudrais aujourd’hui que plus personne ne souffre. Je voudrais que chacune et chacun de nous s’efforce chaque jour de soulager un peu de la souffrance croisée sur son chemin. Je voudrais que nous soyons assez forts pour nous acharner à ce travail de moineau toute notre vie durant. En étant heureux de le faire. Et en étant heureux de vivre ce que nous vivons, quoi que ce soit.

(…) Je me sens en paix et je trouve les gens beaux. Je repense à cette phrase de Christian Bobin, lue dans un de ses entretiens, au hasard d’un journal, et qui dit à peu près ceci :« Les gens sont beaux et ils ne le savent pas. »


Quelle Hospitalité pour la folie ? Collectif des 39

Une pétition du Collectif des 39, signée par de nombreuses personnalités du monde intellectuel, du soin psychiatrique et des arts interpelle les parlementaires au sujet du retour de la contention physique dans les lieux sensés soigner des patients.

La sangle qui attache tue le lien humain qui soigne

En France, chaque jour, on enferme, on immobilise, on attache, on sangle, des personnes malades.

Ces pratiques de contention physique d’un autre âge se déroulent quotidiennement dans ce pays. Ces pratiques dégradantes avaient quasiment disparu. Or les contrôleurs généraux des lieux de privation de liberté, Jean marie Delarue puis Adeline Hazan, l’ont constaté, elles sont désormais en nette augmentation, qui plus est banalisées comme des actes ordinaires.

Dans le projet de loi « de modernisation du système de santé » on lit même que ces actes auraient des vertus thérapeutiques!

Nous l’affirmons : Ces actes ne soignent pas.

Nous soignants, patients, familles, citoyens ne pouvons accepter que ces pratiques perdurent.

Les patients qui les ont subies en témoignent régulièrement, elles produisent un traumatisme à jamais ancré dans leur chair et dans leur cœur.

Dire non aux sangles qui font mal, qui font hurler, qui effraient plus que tout, c’est dire oui :

– C’est dire oui à un minimum de fraternité.

– C’est remettre au travail une pensée affadie, devenue glacée.

– C’est poser un acte de régénérescence.

– C’est trouver et appliquer des solutions humaines à des comportements engendrés par d’énormes souffrances, mais qui peuvent paraître incompréhensibles ou non traitables autrement.

Or nous, nous savons que l’on peut faire autrement. Cela a été fait durant des décennies, cela se fait encore dans certains services.

Mais ce savoir faire est en train de se perdre au profit de la banalisation grandissante de ces actes de contention.

Nous l’affirmons : accueillir et soigner les patients, quelle que soit leur pathologie, nécessite d’œuvrer à la construction de collectifs soignants suffisamment impliqués et engagés dans le désir d’écouter les patients, de parler avec eux, de chercher avec eux les conditions d’un soin possible.

Un minimum de confiance, d’indépendance professionnelle et de sérénité est à la base de ce processus.

Or le système hospitalier actuel malmène et déshumanise les soignants.

L’emprise gestionnaire et bureaucratique envahit le quotidien : principe de précaution, risque zéro, techniques sécuritaires, protocolisation permanente des actes, réduction du temps de transmission entre les soignants etc… Elle dissout petit à petit la disponibilité des acteurs de soins : comment alors prendre le temps de comprendre, de chercher du sens, de penser tout simplement que le patient, si inaccessible soit-il, attend des réponses et des solutions humaines à même de l’apaiser.

Ce contexte nuisible trouve dans la banalisation des actes de contention physique sa traduction « naturelle », expression du désarroi et/ou du renoncement.

Repenser la formation, donner de toute urgence des moyens nécessaires à cette mission complexe et difficile est la moindre des choses et ouvrirait la voie à la réinvention de l’accueil et du soin.

Pensez-y. Qui d’entre nous supporterait de voir son enfant, ou son parent proche, ou un ami, en grande souffrance, attaché, ligoté, sanglé ? Qui accepterait de s’entendre dire que c’est pour le bien de cette personne chère ? Qui pourrait accepter un tel acte alors qu’il est possible d’agir autrement ? Car il est possible d’agir autrement !

Mesdames, messieurs les parlementaires, nous savons que parfois il vous faut beaucoup de courage pour élaborer des lois qui semblent aller à contre-courant des idées reçues ! La maladie mentale fait peur. Le traitement de différentes affaires tragiques, mais totalement minoritaires, par les médias alimente cette peur. Ne pas céder à cette peur nous revient, vous revient à vous les élus du peuple.

Il nous revient d’affirmer haut et fort qu’une vision sécuritaire de la psychiatrie va à l’encontre du besoin légitime de sécurité protectrice que soignants, patients et familles réclament.

Proscrire la contention physique permettra aux patients, aux familles, aux soignants de retrouver une dignité nécessaire et indispensable pour traverser les dures épreuves de cette souffrance psychique inhérente à l’humanité de l’homme.

Rien n’est hors de portée de l’intelligence humaine ! Mesdames, messieurs les parlementaires ne laissez pas les patients soumis à des traitements qui ne sont pas des soins !
http://www.collectifpsychiatrie.fr


Ça suffit, appel du 1er novembre 2014, Collectif des 39

Les faits sont là, têtus et implacables :

Tandis que la demande de soins croît – notamment pour les enfants -, les moyens humains se raréfient : diminution des postes d’infirmiers, marginalisation scandaleuse des psychologues, raréfaction des psychiatres (publics et privés).
La formation est manifestement insuffisante pour les infirmiers. Elle est réductrice, affadie et trompeuse pour les internes en psychiatrie, car la complexité de la discipline n’est que trop rarement prise en compte. Elle ne leur permet que trop rarement de choisir leurs options théoriques, de développer une pensée critique indispensable. Tous les étudiants subissent un formatage où règne la dimension binaire et réductrice du soin : aider le patient à comprendre ce qui lui arrive ne serait plus à l’ordre du jour. On leur apprend à traiter une maladie et non à soigner un être dont la souffrance représente aussi une protestation à accueillir.
Il en est de même de la formation des éducateurs et des travailleurs sociaux dispensée dans les Instituts Régionaux du Travail Social : soumise aux diktats de la « qualité » et de « la bientraitance », réductrice et opératoire, elle est complètement inappropriée à la dimension relationnelle de la rencontre éducative.

De plus, dans la vie quotidienne des services (publics ou privés), il n’y a plus de temps pour la transmission des savoir-faire, pour les réunions d’équipe, les échanges informels à propos des patients. Il faut, en revanche, consacrer du temps à remplir des petites cases avec « des petites et des grandes croix », remplir des obligations aussi ineptes que stériles pour qu’une pseudo qualité soit respectée, celle qui est imposée par la HAS. Cette Haute Autorité de Santé, institution antidémocratique, impose sans aucune retenue des protocoles étrangers à la culture des équipes soignantes, tyrannise par son souci d’homogénéité et de maîtrise de tous les acteurs, y compris la hiérarchie hospitalière. Comme organisme bureaucratique de haut niveau, elle « élabore » ses protocoles de soins pour tous. Or, en psychiatrie, le souci de l’homogène est anti thérapeutique, car le vif et le cœur de la pratique s’enracinent dans le caractère singulier de la rencontre thérapeutique : chaque acte de soin doit garder un caractère spécifique prenant en compte le contexte, l’histoire, ce que dit le patient du rapport à sa souffrance.

En fait c’est la bureaucratie, aux ordres du pouvoir politique, qui décide : la méconnaissance autant que la stupidité tentent d’imposer aux professionnels par le biais de lois, de circulaires et autres décrets des kits de bonne gestion, de bonne conduite, d’aide à la gestion des humains, soignants ou soignés. Comme dans le meilleur d’un monde robotisé et soumis aux diktats d’un pouvoir tout puissant, dont les bras armés sont les directeurs des Agences Régionales de Santé -ARS- aux pouvoirs déjà exorbitants qui vont encore être étendus avec le projet de loi santé.

Comment s’étonner alors du désarroi des familles devant l’isolement et l’enfermement (physique, psychique, symbolique) dans lesquels leurs proches se trouvent relégués tout au long de parcours de soins chaotiques, construits sur une multiplicité de soignants juxtaposés sans lien vivant. Comment ne pas comprendre la colère ou la détresse des familles face au peu de réponses qui leur sont apportées ou aux propos fatalistes, culpabilisants, ou péremptoires qu’elles entendent.
Les patients disent être infantilisés, peu ou pas entendus, surmédiqués, étiquetés, soumis à l’arbitraire, avec perte de la liberté de circuler et menace permanente de la chambre d’isolement.

Car les faits sont là : autrefois rares, les chambres d’isolement et l’immobilisation des patients deviennent un « outil » banal d’un milieu qui ne sait plus ou ne peut pas faire autrement. Cette banalisation inacceptable trouve dans les « protocoles de mise en chambre d’isolement » sa justification déculpabilisante.

Le passage de « l’hospitalisation sous la contrainte » au « soin sans consentement » a permis l’extension de la contrainte jusqu’au domicile des patients, en ambulatoire. Les juges et les avocats, présents désormais en permanence à l’intérieur des hôpitaux, viennent cautionner, malgré eux, l’accélération des mesures de contraintes sous toutes leurs formes, là où ces professionnels du droit auraient dû venir défendre les libertés fondamentales.
La plupart du temps la contrainte n’est pas imputable au seul patient, elle est une construction sociale et clinique.

Tout cela dans un contexte où la loi HPST (Hôpital, Patients, Santé, Territoire), dénoncée avant 2012 par l’opposition d’alors, est toujours en place avec l’actuel gouvernement. Cette loi organise l’hôpital moderne selon l’idéologie de l’hôpital entreprise, posant le cadre de cette rencontre inouïe et impossible entre la santé publique et la logique néolibérale de la gestion et du profit.

Que dire alors du secteur psychiatrique, cette « utopie nécessaire » qui a permis de sortir les patients des asiles, et qui a proposé une continuité des soins de proximité ? Tous s’accordent à le maintenir ! Mais tout en déclarant l’importance de ce dispositif, Mme Marisol Touraine veut tripler la population concernée par un secteur : de 70 000 habitants à 200 000. Si les parlementaires votent ce texte (inscrit dans la future loi de santé publique), le secteur risque de devenir une entité gestionnaire, un instrument de quadrillage, annulant alors les raisons mêmes de son existence

En pédopsychiatrie, la situation est très préoccupante.
D’une part, nous ne pouvons plus accepter un délai d’attente de plusieurs mois pour une consultation, ou deux à trois ans (!) pour l’admission d’un enfant en structure spécialisée – quand elle existe… L’insupportable côtoie l’absurde.
Par ailleurs, la politique du handicap, malgré quelques rares avancées sociales, produit des effets pervers majeurs. Actuellement nous vivons un double paradoxe : avec « un handicap », les enfants en grande souffrance accèdent plus difficilement aux soins, pendant qu’un grand nombre de simples « déviants » du système scolaire sont stigmatisés en handicapés. Mais pourquoi faut-il être handicapé, à coup de diagnostics psychiatriques et des certificats médicaux, pour pouvoir bénéficier de renforts purement pédagogiques (type l’aide d’un adulte non qualifié, AVS, ou classes à effectif réduit) ? Les agités, les redoublants, les indisciplinés etc…(le plus souvent issus des populations les plus précaires) se voient ainsi « psychiatrisés » par la voie généreuse du handicap. Nous récusons les mécanismes de récupération de la clinique psychiatrique par une politique du handicap qui transforme les marginalisés en anormaux.

Alors, au nom de quels impératifs organise-t-on méticuleusement depuis des années cette politique destructrice ? Financiers, théoriques, sociaux, économiques, ségrégatifs ?
Au nom de quoi devrions-nous accepter ?
Pourquoi devrions-nous taire nos convictions ? Tout soin demande du temps : le temps de penser, de parler, de nouer des liens. Du temps pour comprendre, du temps pour que chaque collectif mette en place ses propres outils évaluatifs et ne perde pas ce temps précieux à répondre aux injonctions de l’HAS, dont la plupart des soignants reconnaissent qu’elles heurtent frontalement la dimension clinique de la pratique. Du temps pour une formation appropriée à nos pratiques, sans passer sous les fourches caudines de formations obligatoires qui organisent la disparition de la dimension singulière de chaque acte de soin.
L’HAS, par sa collusion entre une pseudo-gestion au nom de la science et une pseudoscience au nom de la gestion, est en train, contrôles incessants et accréditations orientées à l’appui, de dépolitiser les questions de santé en les écartant du débat de nos démocraties.
Dans les instances politiques, dans la cité, dans nos services, les espaces de débat et de contradiction deviennent rares ; l’absurde et la violence deviennent alors bien trop fréquents.
Ouvrons de toute urgence ce débat public, national, citoyen !
Organisons la riposte massive qui s’impose !
Avec tous les réfractaires à la résignation !
Avec tous ceux qui ne veulent pas cesser de se réinventer, de rêver, de créer !
Avec toutes les associations syndicales, scientifiques et politiques concernées.
Pour que la démocratie retrouve ses droits.

Afin que puisse s’élaborer l’écriture d’une loi cadre en psychiatrie.
Une loi dont tous les patients, les familles, les soignants ont un besoin immédiat pour permettre une refonte des pratiques de la psychiatrie.

 http://www.hospitalite-collectif39.org/


Police de la pensée ? Communiqué du Collectif des 39 du 19 avril 2014

Le docteur Jean Pierre Drapier, médecin directeur du CMPP d’Orly vient de rendre publique une ingérence hautement symbolique de l’ARS d’Ile de France dans la formation continue de l’équipe qu’il dirige. Deux psychologues se voient ainsi refuser un remboursement (de 80 euros !) pour une formation en rapport avec la psychanalyse sous prétexte que la HAS aurait déclaré « non consensuelles les approches de l’autisme fondées sur la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle ».

Nous avions à l’époque déjà pris position contre cette décision de la HAS et lancé en clôture des Assises de la psychiatrie et du médicosocial, « l’appel des 1000 » qui a recueilli 8000 signataires à ce jour . Cet appel critiquait vivement une telle fermeture du débat dans les pratiques et réclamait une autre politique à l’égard des personnes souffrant d’autisme. Nous nous inquiétions déjà d’une mise en acte de telles recommandations dans les formations des soignants de tous métiers, et très tôt nous avons pu constater que ces recommandations se transformaient très vite en interdictions.
Nous récusons une volonté de formatage des formations et des pratiques qu’il faudrait indexer à des référentiels HAS, ce qui est en train de s’officialiser dans le Développement Professionnel Continu, et qui s’attaque à ce qui fait la richesse des métiers : la nécessaire diversité des approches théoriques, la possibilité de controverses qui par définition ne seront jamais consensuelles !
Nous appelons à la mobilisation contre un tel formatage où serait prescrite une pensée officielle et homogénéisée aux conséquences redoutables sur les pratiques soignantes.
Nous voulons aussi insister sur le fait que ces prises de position de la HAS s’attaquent aujourd’hui à la question complexe de l’autisme, mais promettent le même réductionnisme à l’égard de l’ensemble des pathologies qu’il s’agirait de rabattre sur un trouble neurologique, en écartant toute recherche de sens dans l’abord psychopathologique. Une telle négation de l’inconscient, l’ignorance de l’apport des processus transférentiels dans les thérapeutiques, sont une véritable insulte à la culture soignante, une entreprise révisionniste à l’œuvre contre la psychiatrie française et son histoire. La diversité des approches thérapeutiques ne peut être balayée et nous refusons que les soins soient réduits à des techniques instrumentales.
Des conférences ont été déjà interdites, des colloques se voient refuser leur agrément, des soignants ne peuvent s’inscrire dans le cadre de la formation continue à des journées de formation, dès lors qu’elles ne s’inscrivent pas dans les orientations « stratégiques » des pôles ou des Directions des soins. Ce qui se met actuellement en place, ne touche pas que les formations se référant à la psychanalyse ou à la psychothérapie institutionnelle, mais toutes les formations qui ne rentrent pas dans le cadre des protocoles
Cette « police de la pensée » est d’autant plus inquiétante qu’elle se couple à une réduction des moyens que l’on nous annonce chaque jour plus grave : aux dernières nouvelles 23 milliards en 3 ans sur la santé et la protection sociale !
Accepter aujourd’hui cette attaque sur une formation à Orly, c’est accepter l’instauration d’une censure et d’une autocensure généralisées pour tous les professionnels du soin psychique, et accepter également une réduction de la qualité de l’offre d’accueil et de soins.
Nous appelons donc tous les professionnels de tous métiers, tous les collectifs de soin, mais aussi les patients et les familles à se mobiliser contre cette décision provocatrice de l’ARS d’Ile de France, et à tenir bon sur l’aspect pluridimensionnel des approches en refusant le formatage et le réductionnisme.

http://www.collectifpsychiatrie.fr

Désincarcérer les corps, Bruno Latour

« Désincarcérer les corps » dans Psychiatrie Française, Vol. XXXXIII, 1/12 Juin 2012, p. 23-37. (transcription d’une conférence prononcée à la Journée de l’Association Française de Psychiatrie, La philosophie et la psychiatrie,18.11.2011

« Je vais explorer avec vous cette situation, en partant d’un minuscule domaine des sciences sociales que j’appelle l’anthropologie symétrique et qui a pour but d’établir avec les autres collectifs des rapports qui ne soient fondés ni sur la notion de cultures, ni sur celle de nature. Depuis une trentaine d’années, cette anthropologie s’efforce d’éviter d’utiliser le schème Nature/Culture qui a fait beaucoup de ravages en anthropologie et que vous connaissez bien dans votre propre domaine dans la version qui n’est pas moins ravageuse et qui porte le nom de « Mind/Body ». J’utiliserai cette expression en anglais tout au long pour bien marquer qu’il ne s’agit pas là d’une évidence naturelle mais d’une production anthropologique locale et historiquement située qu’il n’y a aucune nécessité de prendre pour argent comptant. Nature/Culture aussi bien que Mind/Body sont deux façons de bloquer toute réflexion sur ce qui arrive quand les êtres du psychisme rencontrent les effets des cures. »