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Articles Tagués ‘parentalité’

De 0 à 3 ans : pourquoi cette période cruciale pour l’enfant ne laisse aucun souvenir ?

Par Joanna Smith, psychologue

 
De nos premiers pas, nos premiers mots, nous n’avons plus aucun souvenir. Pourtant, les expériences que nous faisons bébé restent gravées dans notre « mémoire implicite ». Joanna Smith, psychologue, nous explique comment elles ont une influence fondamentale sur qui nous devenons une fois adultes.
 
Même en fouillant dans les limbes de notre mémoire, impossible de faire ressurgir des images de notre petite enfance avant l’âge de 3 ans. Pendant longtemps, du fait de cette absence de souvenirs, on pensait que les expériences que nous faisions bébé n’avaient aucun impact sur notre vie. Et pourtant, celles-ci restent gravées dans notre mémoire précoce et laissent une empreinte durable sur notre personnalité. Comment agir en tant que parent pendant cette période cruciale pour le développement de l’enfant ?
 
De 0 à 3 ans, l’amnésie infantile
 
A quand remontent nos premiers souvenirs ? « C’est variable d’une culture à l’autre, explique Joanna Smith, psychologue et auteur de « A la rencontre de son bébé intérieur » (ed. Dunod). L’âge des premiers souvenirs est lié à la quantité de paroles que l’on adresse aux tout petits. Plus on parle au tout-petit tôt et en quantité, plus il a tendance à avoir des souvenirs ». Dans notre culture qui encourage à s’adresser aux bébés dès la naissance, c’est vers 3-4 ans que nos premiers souvenirs émergent, même si nous pouvons avoir des premiers flashs plus tôt, autour de 18 mois-2 ans.
 
Pourquoi cette amnésie ? « Un certain nombre de fonctions cérébrales doivent être cablées, connectées entre elles pour former un souvenir, explique la psychologue. Pour pouvoir emmagasiner de la mémoire qui devient un souvenir au sens courant du terme, il faut être capable de réaliser une forme de récit intérieur, de comprendre qu’il y a un avant, un pendant et un après. C’est vers l’âge de 2 ans et demi, 3 ans que l’enfant commence à se penser dans le temps ». Même si, au début, l’enfant peut utiliser « tout à l’heure » pour un événement qui s’est passé il y a 3 jours, ou « demain » pour désigner ce qui va se passer dans 5 minutes.
 
Avant les souvenirs : la mémoire précoce
 
Si on n’a pas accès à ses souvenirs, ils sont pourtant bien présents dans notre mémoire. De nos premières expériences, on mémorise des impressions, des sensations. Ces émotions vont nous suivre tout au long de notre vie. Sans que nous en ayons vraiment conscience. A la naissance, certaines parties de notre cerveau sont déjà matures, le tronc cérébral par exemple qui gère la régulation de la température, le rythme cardiaque, la physiologie et surtout le système limbique, encore appelé « le cerveau émotionnel ». C’est lui qui gère notre survie, et nos réactions de peur.
 
Cette partie du cerveau est très sensible aux expériences de peur, de stress ou au contraire d’apaisement et de sécurité. Or le cortex, une autre partie du cerveau qui nous aide à analyser les situations et à prendre du recul, est encore immature. Le tout-petit n’a donc pas les structures nécessaires pour s’autoapaiser. « C’est l’entourage, en particulier la mère qui va jouer le rôle de « cortex » en attendant que celui du tout-petit se développe, explique Joanna Smith. Au niveau neurobiologique, on s’est aperçu que les schémas physiologiques d’apaisement au niveau cérébral du nourrisson vont se caler sur ceux de la mère, qui vont lui être transmis à force de répétition. »
 
Une mémoire qui laisse des traces profondes sur qui nous sommes
 
Ces premières empreintes de peur ou au contraire d’apaisement laissent une trace très profonde. « Le contenu de la mémoire implicite précoce constitue la toile de fond sur laquelle on se construit. Un peu comme le décor d’un théâtre, précise Joanna Smith. C’est d’autant plus redoutable qu’on en est totalement inconscient. » Etre timide ou au contraire très cool, réagir à certaines choses à l’âge adulte, tous ces aspects de notre personnalité semblent aller de soi alors qu’ils sont liés à nos premières expériences. « J’ai des patients qui ont horreur de pleurer, sont incapables de verser une larme à l’enterrement d’un proche. On s’aperçoit qu’étant bébé, leurs parents ne répondaient pas à leurs pleurs. » La psychologue propose aux adultes en souffrance la thérapie par ICV (Lifespan Integration) afin de faire revivre et de réparer leur bébé intérieur.
 
S’accorder aux besoins du bébé : les bons réflexes à adopter en tant que parent
 
« Parce que les enfants n’ont plus aucun souvenir de cette période, il faut être d’autant plus vigilant, prévient la psychologue. Jusqu’à l’âge de 3-4 ans, les parents jouent le rôle d’adjoint au niveau de la régulation des émotions. » Quand le parent en a conscience, il est plus attentif aux besoins du tout-petit : subit-il trop de bruit ? trop de stimulation ? Voici quelques conseils de la psychologue.
 
– Ne pas laisser un bébé pleurer
 
A la lumière des neurosciences, on sait désormais qu’un bébé n’est pas capable de s’autoapaiser avant l’âge de 4-6 mois. En le laissant pleurer, on lui apprend qu’il n’y a rien à attendre de l’environnement quand on est en détresse. Il va finir par s’endormir par désespoir. Une situation qui, si elle est répétée, risque de laisser des traces à l’âge adulte, par exemple en cas de stress post-traumatique. La personne va se replier sur elle-même, sans chercher de l’aide, car tout bébé, elle a « appris » qu’appeler à l’aide ne sert à rien.
 
– Arrêter de penser qu’un bébé n’a pas conscience de ce qui se passe
 
Disputes, tensions à la maison, si le bébé ne comprend pas le contenu verbal, il est 100% câblé sur le contenu émotionnel. Il est même d’autant plus affecté qu’il ne comprend pas ce qui se passe. « Cela va contribuer à la représentation implicite que le tout-petit va se faire de comment les autres interagissent entre eux, de ce qui est normal ou pas. », explique la psychologue.
 
– Prendre soin de soi en tant que parents
 
« Si un bébé va mal, dort mal, pleure beaucoup, alors qu’il n’a pas de problème de santé, la première chose à faire est de s’occuper des parents afin qu’ils résolvent leur propre difficulté », prévient Joanna Smith. « Les parents dont le bébé intérieur est blessé par son passé ont souvent de la difficulté à répondre de manière accordée aux besoins de leur bébé ». Il suffit souvent qu’un parent répare sa propre histoire, réponde de manière plus ajustée à son enfant pour que les symptômes se résorbent.
 
-Se tourner vers la parentalité positive
 
Si on est critique à l’égard de l’éducation que l’on a reçue, pas facile de changer radicalement. « Plutôt que de s’évertuer à inventer de nouveaux modèles, les ouvrages de parentalité positive donnent des pistes, des idées, des modèles pour faire face autrement quand on est confronté à une situation compliquée », conseille la psychologue.
 
 

« La surexposition des jeunes enfants aux écrans est un enjeu majeur de santé publique »

Médecins et professionnels alertent sur les graves troubles, semblables à ceux du spectre autistique, qu’ils observent de plus en plus chez les petits.
Nous, professionnels de la santé et de la petite enfance, souhaitons alerter l’opinion publique des graves effets d’une exposition massive et précoce des bébés et des jeunes enfants à tous types d’écrans : smartphone, tablette, ordinateur, console, télévision.
Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, ne communiquent pas, ne parlent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs. La gravité de ces troubles nous conduit à réinterroger les éléments déjà exposés dans des articles précédents.
Captés ou sans cesse interrompus par les écrans, parents et bébé ne peuvent plus assez se regarder et construire leur relation. Les explorations du bébé avec les objets qui l’entourent, soutenues par les parents, sont bloquées ou perturbées, ce qui empêche le cerveau de l’enfant de se développer de façon normale.
Ces deux mécanismes – captation de l’attention involontaire et temps volé aux activités exploratoires – expliquent à eux seuls les retards de langage et de développement, présents chez des enfants en dehors de toute déficience neurologique.
Désorganisations du comportement
Mais comment comprendre les troubles plus graves que nous observons chez ces enfants présentant des symptômes très semblables aux troubles du spectre autistique (TSA) ?
Des absences ­totales de langage à 4 ans, des troubles attentionnels prégnants : l’enfant ne réagit pas quand on l’appelle, n’est pas capable d’orienter son regard vers l’adulte ni de maintenir son regard orienté vers l’objet qu’on lui tend hormis le portable.
Des troubles relationnels : l’enfant ne sait pas entrer en contact avec les autres. Au lieu de cela, il les tape, lèche, renifle… A ces désorganisations du comportement s’adjoignent parfois des stéréotypies gestuelles et, enfin, une intolérance marquée à la frustration surtout lorsqu’on enlève « son » écran à l’enfant.
L’ENFANT EST EN CONTACT PERMANENT AVEC LES ÉCRANS : DE FAÇON DIRECTE OU INDIRECTE LORSQUE LE PARENT REGARDE SON PORTABLE MAIS NE REGARDE PLUS SON ENFANT

Lorsque nous interrogeons les ­parents, nous découvrons trop souvent la place centrale des écrans dans la famille. L’enfant est en contact permanent avec les écrans : de façon directe ou indirecte, quand un écran est allumé dans la pièce où l’enfant se trouve, ou lorsque le parent regarde son portable mais ne regarde plus son enfant.
Que s’est-il passé qui conduise à un tableau si grave ? Une expérience cruciale en psychologie, celle du « Still Face » menée par le docteur Edward Tronick en 1975 aux Etats-Unis, peut nous aider.
Manque de stimulation et d’échanges humains
Des bébés d’environ 1 an communiquent avec leur parent (échanges de sourire, pointage, babillage mélodieux…). Puis on demande à ce dernier de se détourner de l’enfant et de revenir vers lui en lui présentant un visage sans expression émotionnelle pendant deux minutes. D’abord le bébé tente de relancer son parent avec des sourires orientés, des babillages modulés, un pointage pour partager une émotion.
Sans réponse du parent, il cherche à s’éloigner, à fuir ce qui est source de stress. Enfin il se désorganise : il émet des sons stridents, se jette en arrière, perd le contrôle de ses gestes. Il éprouve un état de stress intense.
En prolongeant l’expérience, on verrait très probablement le bébé se replier sur des gestes d’autostimulation, adopter un regard errant et ne plus répondre aux sollicitations humaines, trop stressantes car irrégulières.
Nous faisons l’hypothèse que des enfants de moins de 4 ans, présentant des symptômes proches des TSA, vivent depuis leur naissance des expériences de « Still Face » répétées par manque de stimulation et d’échanges humains suffisamment continus.
Un bébé pour lequel ne s’est pas constitué l’accordage primaire avec son ­parent, grâce auquel se synchronisent les regards, la voix et les gestes, ne peut se développer de façon normale. Il ne peut accéder à une conscience de soi et développer un langage humain de communication et d’échange avec l’adulte.
Lorsque nous demandons aux parents de retirer les écrans, nous observons des redémarrages : davantage de regards adressés, un temps d’attention prolongé, des échanges de sourires, un besoin de jouer, davantage de curiosité, un développement du langage.
Retard grave de développement
La surexposition aux écrans est pour nous une des causes de retard grave de développement sur laquelle nous pouvons agir de façon efficace.
Ces symptômes ont un coût pour la société qu’il est urgent d’évaluer. Aujourd’hui, ces enfants sont adressés systématiquement pour un bilan hospitalier puis pour une prise en charge multidisciplinaire et entrent dans le champ du handicap.
La première intention de tout professionnel de l’enfance devrait être de poser la question de l’exposition aux écrans.
Ce problème doit être un enjeu de santé publique.
Notre expérience de terrain nous montre que ce fait concerne tous les enfants quel que soit le milieu social dont ils sont issus, leur origine culturelle. Le même phénomène est observé dans tous les autres pays avec des campagnes de prévention déjà en cours. En Allemagne, elles ont lieu dans les crèches pour inciter les parents à regarder leur bébé ; à Taïwan, des amendes de 1 400 euros peuvent être imposées à un parent qui laisse son enfant de moins de 2 ans devant les écrans.
Afin de prévenir ces graves retards du développement chez les bébés et les jeunes enfants, nous demandons que des campagnes nationales issues des observations et des recommandations des professionnels du terrain, sans conflit d’intérêts – c’est-à-dire qui ne soient pas liés à l’industrie du numérique et de l’audiovisuel ou aient pu être rémunérés de façon directe ou indirecte par cette industrie – soient menées en France et diffusées dans tous les lieux de la petite enfance.
Nous demandons aussi que des recherches indépendantes soient menées par des professionnels du terrain, en coopération avec des chercheurs libres de tout conflit d’intérêts, dans tous les lieux publics de consultation de la petite enfance.


Dr Anne Lise Ducanda et Dr Isabelle Terrasse, médecins de PMI (protection maternelle infantile) au Conseil départemental de l’Essonne ; Sabine Duflo, psychologue et thérapeute familiale en pédopsychiatrie (CMP, EPS Ville-Evrard) ; Elsa Job-Pigeard et Carole Vanhoutte, orthophonistes (Val-de-Marne) cofondatrices de « Joue, pense, parle » ; Lydie Morel, orthophoniste, cofondatrice de Cogi’Act (Meurthe-et-Moselle) ; Dr Sylvie Dieu Osika, pédiatre à l’hôpital Jean Verdier de Bondy et Eric Osika, pédiatre à l’hôpital Ste Camille de Bry-sur-Marne ; Anne Lefebvre, psychologue clinicienne en pédopsychiatrie (CMP enfants et CMP adolescents, CHI 94) ; ALERTE (Association pour l’éducation à la réduction du temps écran, Dr Christian Zix, neuropédiatre, directeur médical du CAMSP de St-Avold (Moselle) ; Dr Lise Barthélémy, pédopsychiatre à Montpellier.