bettina masson – psychothérapie corporelle

psychothérapie psychocorporelle


« La surexposition des jeunes enfants aux écrans est un enjeu majeur de santé publique »

Médecins et professionnels alertent sur les graves troubles, semblables à ceux du spectre autistique, qu’ils observent de plus en plus chez les petits.
Nous, professionnels de la santé et de la petite enfance, souhaitons alerter l’opinion publique des graves effets d’une exposition massive et précoce des bébés et des jeunes enfants à tous types d’écrans : smartphone, tablette, ordinateur, console, télévision.
Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, ne communiquent pas, ne parlent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs. La gravité de ces troubles nous conduit à réinterroger les éléments déjà exposés dans des articles précédents.
Captés ou sans cesse interrompus par les écrans, parents et bébé ne peuvent plus assez se regarder et construire leur relation. Les explorations du bébé avec les objets qui l’entourent, soutenues par les parents, sont bloquées ou perturbées, ce qui empêche le cerveau de l’enfant de se développer de façon normale.
Ces deux mécanismes – captation de l’attention involontaire et temps volé aux activités exploratoires – expliquent à eux seuls les retards de langage et de développement, présents chez des enfants en dehors de toute déficience neurologique.
Désorganisations du comportement
Mais comment comprendre les troubles plus graves que nous observons chez ces enfants présentant des symptômes très semblables aux troubles du spectre autistique (TSA) ?
Des absences ­totales de langage à 4 ans, des troubles attentionnels prégnants : l’enfant ne réagit pas quand on l’appelle, n’est pas capable d’orienter son regard vers l’adulte ni de maintenir son regard orienté vers l’objet qu’on lui tend hormis le portable.
Des troubles relationnels : l’enfant ne sait pas entrer en contact avec les autres. Au lieu de cela, il les tape, lèche, renifle… A ces désorganisations du comportement s’adjoignent parfois des stéréotypies gestuelles et, enfin, une intolérance marquée à la frustration surtout lorsqu’on enlève « son » écran à l’enfant.
L’ENFANT EST EN CONTACT PERMANENT AVEC LES ÉCRANS : DE FAÇON DIRECTE OU INDIRECTE LORSQUE LE PARENT REGARDE SON PORTABLE MAIS NE REGARDE PLUS SON ENFANT

Lorsque nous interrogeons les ­parents, nous découvrons trop souvent la place centrale des écrans dans la famille. L’enfant est en contact permanent avec les écrans : de façon directe ou indirecte, quand un écran est allumé dans la pièce où l’enfant se trouve, ou lorsque le parent regarde son portable mais ne regarde plus son enfant.
Que s’est-il passé qui conduise à un tableau si grave ? Une expérience cruciale en psychologie, celle du « Still Face » menée par le docteur Edward Tronick en 1975 aux Etats-Unis, peut nous aider.
Manque de stimulation et d’échanges humains
Des bébés d’environ 1 an communiquent avec leur parent (échanges de sourire, pointage, babillage mélodieux…). Puis on demande à ce dernier de se détourner de l’enfant et de revenir vers lui en lui présentant un visage sans expression émotionnelle pendant deux minutes. D’abord le bébé tente de relancer son parent avec des sourires orientés, des babillages modulés, un pointage pour partager une émotion.
Sans réponse du parent, il cherche à s’éloigner, à fuir ce qui est source de stress. Enfin il se désorganise : il émet des sons stridents, se jette en arrière, perd le contrôle de ses gestes. Il éprouve un état de stress intense.
En prolongeant l’expérience, on verrait très probablement le bébé se replier sur des gestes d’autostimulation, adopter un regard errant et ne plus répondre aux sollicitations humaines, trop stressantes car irrégulières.
Nous faisons l’hypothèse que des enfants de moins de 4 ans, présentant des symptômes proches des TSA, vivent depuis leur naissance des expériences de « Still Face » répétées par manque de stimulation et d’échanges humains suffisamment continus.
Un bébé pour lequel ne s’est pas constitué l’accordage primaire avec son ­parent, grâce auquel se synchronisent les regards, la voix et les gestes, ne peut se développer de façon normale. Il ne peut accéder à une conscience de soi et développer un langage humain de communication et d’échange avec l’adulte.
Lorsque nous demandons aux parents de retirer les écrans, nous observons des redémarrages : davantage de regards adressés, un temps d’attention prolongé, des échanges de sourires, un besoin de jouer, davantage de curiosité, un développement du langage.
Retard grave de développement
La surexposition aux écrans est pour nous une des causes de retard grave de développement sur laquelle nous pouvons agir de façon efficace.
Ces symptômes ont un coût pour la société qu’il est urgent d’évaluer. Aujourd’hui, ces enfants sont adressés systématiquement pour un bilan hospitalier puis pour une prise en charge multidisciplinaire et entrent dans le champ du handicap.
La première intention de tout professionnel de l’enfance devrait être de poser la question de l’exposition aux écrans.
Ce problème doit être un enjeu de santé publique.
Notre expérience de terrain nous montre que ce fait concerne tous les enfants quel que soit le milieu social dont ils sont issus, leur origine culturelle. Le même phénomène est observé dans tous les autres pays avec des campagnes de prévention déjà en cours. En Allemagne, elles ont lieu dans les crèches pour inciter les parents à regarder leur bébé ; à Taïwan, des amendes de 1 400 euros peuvent être imposées à un parent qui laisse son enfant de moins de 2 ans devant les écrans.
Afin de prévenir ces graves retards du développement chez les bébés et les jeunes enfants, nous demandons que des campagnes nationales issues des observations et des recommandations des professionnels du terrain, sans conflit d’intérêts – c’est-à-dire qui ne soient pas liés à l’industrie du numérique et de l’audiovisuel ou aient pu être rémunérés de façon directe ou indirecte par cette industrie – soient menées en France et diffusées dans tous les lieux de la petite enfance.
Nous demandons aussi que des recherches indépendantes soient menées par des professionnels du terrain, en coopération avec des chercheurs libres de tout conflit d’intérêts, dans tous les lieux publics de consultation de la petite enfance.


Dr Anne Lise Ducanda et Dr Isabelle Terrasse, médecins de PMI (protection maternelle infantile) au Conseil départemental de l’Essonne ; Sabine Duflo, psychologue et thérapeute familiale en pédopsychiatrie (CMP, EPS Ville-Evrard) ; Elsa Job-Pigeard et Carole Vanhoutte, orthophonistes (Val-de-Marne) cofondatrices de « Joue, pense, parle » ; Lydie Morel, orthophoniste, cofondatrice de Cogi’Act (Meurthe-et-Moselle) ; Dr Sylvie Dieu Osika, pédiatre à l’hôpital Jean Verdier de Bondy et Eric Osika, pédiatre à l’hôpital Ste Camille de Bry-sur-Marne ; Anne Lefebvre, psychologue clinicienne en pédopsychiatrie (CMP enfants et CMP adolescents, CHI 94) ; ALERTE (Association pour l’éducation à la réduction du temps écran, Dr Christian Zix, neuropédiatre, directeur médical du CAMSP de St-Avold (Moselle) ; Dr Lise Barthélémy, pédopsychiatre à Montpellier.

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Fléau des écrans et des images ou monde en mutation ? Par Linda Gandolfi

Notre monde file à toute vitesse. Où court-il si vite ? Nul ne le sait. À sa perte affirment certains. C’est possible, mais l’histoire nous a montré que ce monde est aussi plein de rebondissements et que ce qui se joue en surface cache souvent des processus évolutifs profonds.

Aujourd’hui, la plus grande mutation sociétale à laquelle nous assistons est celle de l’envahissement des écrans, des images et de cette mise en réseau qui relie chacun à tous. Mutation vertigineuse par la rapidité de son extension mais aussi passionnante si on considère que l’image est le support emblématique de la construction individuelle. Quelles sont les conséquences d’une telle mutation pour les enfants ? Nous analyserons dans un premier temps l’origine des risques d’addiction provoqués par l’image au cours de la construction psychique de l’enfant puis tenterons de replacer cet envahissement de l’image dans l’évolution du sujet.

I L’addiction à l’image

Rôle fondateur de l’image maternelle
L’expérience de la vision est une étape essentielle dans la construction du sujet qui fait passer progressivement le nouveau-né de l’hallucination à la réalité du monde. Plongé dès sa naissance dans la contemplation du visage de sa mère lors des échanges et plus particulièrement lors des tétées, le nourrisson s’abreuve à cette image dont il apprend à connaître les moindres expressions. Une présence apaisante qui répond à ses besoins, calme ses angoisses et qu’il ne distingue pas encore de sa propre réalité. C’est à partir de cette vision rassurante, reconnaissable entre toute, que le monde autour de l’enfant va prendre forme jusqu’au jour où, quelques mois plus tard, en apercevant son visage au côté de celui de sa mère dans le miroir, il va découvrir avec ravissement qu’il a, lui aussi, une existence propre et distincte.
Ce premier lien à l’imago maternelle est fondateur de l’ancrage dans l’existence. L’image est ce qui soude les éléments du monde en donnant corps à cette première représentation de soi dans le monde. Voir le monde, en appréhender les formes, en mesurer la profondeur métonymique et en restituer la teneur métaphorique par le langage, constituent l’expérience fondatrice qui conduit le sujet à la conscience de sa propre réalité et de celle du monde qui l’entoure.
Reflet narcissique indispensable, l’image conserve tout au long de la vie sa fonction dionysiaque reliant le sujet à son origine fondatrice. Elle agit comme un lieu de ressourcement imaginaire qui stimule la créativité et qui peut aussi représenter un refuge quand la réalité du monde est trop dure, voire trop tranchante. Elle est ce réservoir fantasmatique où chacun peut venir se ressourcer narcissiquement. Regarder une série télé ou un match de foot après une journée de travail est un moment agréable qui a l’avantage de déconnecter quelque peu le cerveau des soucis et des préoccupations quotidiennes. Nul ne saurait le nier. Mais point trop n’en faut car c’est là aussi, dans ce ressourcement que réside la régression et le risque d’addiction.

Danger passéiste de l’image
Supports essentiels de son ancrage dans le monde, les premières images qui entourent le nourrisson sont aussi porteuses de cet élément intemporel qui, s’il nous échappe consciemment, n’en est pas moins efficient. En effet, dans l’impact négatif des jeux vidéo par exemple, le danger vient de ce que l’image renvoie à une jouissance passéiste qui capte le regard et le détourne de la réalité du présent. Proche du rêve, l’image des écrans peut alors agir comme une dangereuse drogue ce qui explique aujourd’hui les dépendances aux jeux vidéo de nombreux adolescents ou jeunes adultes. Ainsi, un enfant qui passe ses journées sur les écrans de manière compulsive est incontestablement sur une pente dangereuse, mais on oublie trop vite que ce mouvement est dans un premier temps, un processus protecteur d’une réalité par trop agressive que l’enfant ne peut appréhender. Le problème n’est pas la consommation d’images mais ce qu’elle révèle de l’impasse d’accès à la réalité. Il importe de voir dans tout mouvement régressif le côté défensif et protecteur de la psyché. En effet, si l’image possède ce pouvoir passéiste, elle contient aussi un élément progressiste dans le sens où son temps spatialisé recèle les ferments du futur. Autrement dit, l’image n’est pas que cette information superficielle, elle contient un contenu symbolique qui la relie au présent par son universalité. Tout comme le visage de la mère et ses mimiques sont déterminants dans la transmission du désir de vivre, l’image est porteuse d’un message qui n’est pas neutre et qui fascine au lieu même de la difficulté rencontrée par l’enfant.
Par conséquent, la forte consommation d’images correspond à un remplacement temporaire et artificiel du lien maternel dont l’enfant ne peut s’émanciper. S’éloigner du point d’ancrage suppose pour tout individu que le principe de réalité est bien installé. Dans le cas contraire, le détournement de la fonction imaginale vient nourrir un lien de dépendance à la mère et le symptôme addictif signale la difficulté d’émancipation. Si l’image est très liée la mère, le rôle du père n’est pas moins important dans la mesure où il vient permettre à l’enfant d’opérer ce lent détachement maternel. Comme tout processus de défense, l’addiction est dans un premier temps un élément stabilisateur qui donne un sentiment d’unité et libère de l’angoisse du réel. La consommation d’images vient combler le manque qui ne peut être assumé. Le comportement addictif est le symptôme qui permet de pallier à la défaillance psychique tout en soulignant les effets nocifs de cette dépendance.
Il faudra ainsi aller chercher dans la relation des parents à l’enfant ce qui n’a pas permis à ce dernier de se structurer. Qu’est-ce qui dans la relation triangulaire entre l’enfant, sa mère et son père doit être corrigé pour le rassurer, lui donner les forces nécessaires pour appréhender le monde et se passer de ce substitut maternel que représente alors l’écran. En effet, il n’est pas rare de voir des enfants dès l’âge de deux ans tapoter sur l’iphone de leurs parents et reconnaître les icones de jeu. Difficile aussi de limiter le temps de jeu vidéo d’un adolescent.
Le sevrage de l’image tout comme le sevrage d’alcool et de drogue n’est jamais que le prétexte d’une sevrage maternel lui-même support de l’accès à la réalité. Si aujourd’hui les enfants paraissent particulièrement accrochés à leurs écrans, il ne faut pas oublier que les adultes regardent en moyenne la télévision trois heures par jour ce qui dénote, chez eux aussi, un fort besoin de ressourcement fantasmatique. Et encore, nous ne parlons pas ici des besoins fantasmatiques sexuels qui font le succès grandissant de la pornographie sur le net. Par conséquent, ce rôle fondamental de l’image dans la construction de l’unité psychique permet de supposer que la sollicitation des images a peut-être quelque chose à voir avec cette unité du sujet et plus précisément son renforcement face à un monde qui ne cesse de se complexifier.

II – Image et évolution du sujet

S’il y a un danger incontestable à consommer trop d’images quel pourrait en être néanmoins le bénéfice ? Peut-on voir dans cette démultiplication des écrans un défi pour l’évolution du sujet ? En effet, si on considère le rôle fondamental de l’image dans l’accès du sujet à la réalité de ce monde, quel sera l’impact sur la psyché de ces multiples écrans notamment sur une longue période ? Deux éléments sont à prendre en compte : l’impact de la multiplicité des écrans et l’impact de la virtualité du monde de l’image.

La multiplicité des écrans 
Lorsque que nous sommes face à un écran sur le net par exemple, le sujet est seul face au « tout » du monde. Il est seul face à une multiplicité qui est certes différente de ce qu’il se passe lorsqu’il regarde la télévision. En effet, avec l’écran de télévision, le monde s’invite dans notre salon et s’impose, il n’y a pas de véritable échange. L’enjeu pour l’enfant est de faire la différence entre cette image qui renvoie une fiction plus ou moins réelle du monde du dehors et la réalité c’est-à-dire celle de ses repères intérieurs et de ses parents. Les enfants seront bien évidemment attirés par ces images surtout celles des dessins animés qui les fascinent par le mouvement et les couleurs qu’elles proposent. Certaines chaines se sont aujourd’hui spécialisées dans la diffusion de programmes pour bébés. Ça marche dans la mesure où le nourrisson y trouve des images qui correspondent à sa vision hallucinatoire. Cela représente un premier danger peut-être plus grand que le net dans la mesure où l’effort de différenciation des images réelles et des images fictives que devra faire l’enfant est intense notamment s’il reste longtemps devant l’écran télévisé à un très jeune âge. Et les parents sont bien évidemment tentés d’en profiter car pendant ce moment là, l’enfant se calme et peut rester un long moment dans son transat.
Avec le net, on franchit une étape dans l’accès au monde du fait que l’on peut interagir et cela où que l’on soit. Ce « tout » du monde qui arrive par l’écran est accessible à chaque instant ; il peut ainsi être symboliquement rapproché du « tout » de la mère, du « tout » des premiers moments de la vie comme si l’universalité de l’écran nous renvoyait à ces premiers instants fondateurs de l’existence. Le danger d’addiction est certes d’autant plus grand que la sollicitation des images est plus importante. C’est en cela sans doute que le phénomène des écrans permet de supposer qu’au delà des effets négatifs, l’expérience invite aussi à un renforcement du Moi du sujet et par conséquent un renforcement de l’individualité. Les écrans fonctionnent comme autant de miroirs de nous-mêmes et renvoient à une sollicitation du monde quasi permanente qui exige une forte individuation. Le risque d’addiction étant de fait plus grand, la question de l’unité individuelle qui relève de la construction psychique se pose avec d’autant plus d’acuité.
Cela implique une conscience de la réalité plus précoce chez l’enfant et de fait, une conscience de la réalité qui doit aussi progresser chez les adultes qui les entourent et qui sont eux aussi soumis à l’attraction des images.

La virtualité des images
Avec les progrès de la technique, les images sont devenues pour la plupart virtuelles, c’est-à-dire qu’elles reconstruisent une réalité parallèle au monde réel, une réalité qui a son autonomie.
Il y a les images et derrière les images, il y a les objets. La relation à l’objet est ce qui permet à l’enfant de construire son monde intérieur à partir de la cohérence qu’il va découvrir dans le monde extérieur. La vision s’accompagne du toucher, de l’appréhension des choses, de l’écoute et notamment des mots posés sur les images et les objets. Cette expérience sensible organise la connaissance du monde réel. Or il semble que le monde virtuel vient s’intercaler entre cette réalité vraie et l’illusion de ce monde. La virtualité élève l’image à un statut quelque peu supérieur à celui de l’image plane habituelle dans la mesure où elle est plus proche de la réalité : lorsque j’achète mes billets de théâtre sur internet, je ne suis pas au guichet du théâtre et pourtant ma carte bleue sera bien débitée et tel soir je pourrais récupérer mes billets et assister à la pièce. L’acte virtuel a des conséquences tangibles. Si on prolonge ce raisonnement, on peut penser que la virtualité du jeu vidéo par exemple qui reproduit certaines scènes de la vie a un impact plus important sur la psyché de l’enfant. À ce propos, il est étonnant de constater que la plupart des jeux vidéo empruntent leur scénario aux grandes sagas mythiques de l’humanité. Nous avons montré dans d’autres textes à quel point le mythe en tant que support symbolique de l’image structure l’accès de l’être à la réalité. Ainsi derrière chaque image se cache une histoire symbolique qui devient accessible grâce au mythe. La réactualisation de ces grands mythes met les enfants face à leur devenir plus surement que toutes les histoires que nous pouvons leur raconter ou plus exactement que nous ne leur racontons plus. On peut donc penser qu’au-delà du danger que représente ce monde virtuel il est aussi un accélérateur de l’accès à la réalité du monde dans la mesure où il met les enfants, ici plutôt les adolescents, face à des histoires mythiques qui leur donne un accès à l’universalité. Il s’agit en quelque sorte d’un degré supérieur des contes et histoires légendaires que nous leur racontions avant de s’endormir.
La question peut alors se formuler ainsi : la relation à l’objet virtuel a-t-elle un impact sur la relation à l’objet réel ? Le film Her de Spike Jonze raconte la rencontre amoureuse entre un homme et une voix d’ordinateur. Le scénario est crédible, mais il n’est jamais qu’un prolongement certes plus réaliste des fantasmes éveillés que peuvent faire les jeunes filles quand elles rêvent à leur prince charmant qui prend la forme de l’acteur en vogue du moment. Cela vient en lieu et place d’un processus d’auto-jouissance qui est la réplique de la première phase auto-contemplative du visage maternel. L’adolescent rêve sa vie avant de pouvoir la vivre. Ces fantasmes sont porteurs d’une belle perspective qui met en route le désir en quelque sorte mais ils peuvent aussi devenir inhibants si le sujet ne trouve pas un minimum de réalisation. C’est toujours une question de seuil. Le fantasme est ainsi positif jusqu’à un certain point. Il propulse le sujet vers une réalité mais si ce dernier ne passe pas à l’acte, il peut l’enfermer au contraire dans une impasse. C’est là où les images virtuelles présentent à la fois un extraordinaire accélérateur qui peut bien sur se retourner contre l’utilisateur en l’y enfermant. Ainsi en tant qu’accélérateur de rêve, le monde virtuel semble ouvrir un champ méconnu non pas de l’image mais de la réalité laquelle chemine au côté de la conscience que nous en avons.

L’enjeu pour les parents d’une telle mutation
La multiplicité de ces images et leur « réalisme » réclament par conséquent une plus grande résistance à la pression du monde imaginaire et virtuel qui se fait omniprésent. Comment ? Tout se passe comme si dans cet effet de mondialisation, l’individualisation du sujet et particulièrement celle des enfants, devait monter d’un cran. Appelés à dialoguer avec le monde entier et à rêver leur vie de manière réaliste, ils vont devoir développer cette capacité à jongler entre le monde réel et le monde virtuel .
L’accompagnement des enfants dans cette expérience de la réalité va bien au-delà de l’obligation de poser des interdits et de limiter l’accès aux écrans. Il est bien sur important de poser une limite surtout lorsque l’on voit s’installer une consommation trop importante qui file vers l’addiction. Trois heures de jeux vidéo sont sans doute équivalent à la fumée d’un joint ou à l’ingurgitation de trois ou quatre bières. À consommer donc avec modération et le conseil de Serge Tisseron de modérer l’accès aux écrans en fonction de l’âge est incontestablement à suivre même si tous les enfants ne réagissent pas de la même manière eu égard notamment à leur construction psychique et leur lien à la mère. Mais cela ne suffira pas même si le fait de poser un interdit est un geste important dans la relation parent/enfant. Il s’agit moins de protéger les enfants des écrans que de leur apprendre à s’en émanciper.
La première étape est sans doute de donner l’exemple soi-même en ne jouant pas dès que les enfants sont couchés comme le font un bon nombre de parents. Les jeunes adultes accros aux jeux ou manifestant d’autres formes d’addiction sont nombreux. Il n’est pas rare de voir aujourd’hui des gens de tout âge notamment dans le métro s’acharner sur leur iPhone avec avidité. Or, on ne peut imposer que ce que l’on a soi-même dépassé d’autant que les enfants renvoient les parents à des problématiques d’accès à la réalité inconsciente et parfaitement masquées par une vie souvent rythmée par des horaires de travail intenses.
Comme nous l’avons évoqué plus haut, si l’addiction à l’écran des enfants est un symptôme, ce dernier révèle et met le doigt sur les aspects fantasmatiques de la relation. À ce titre les difficultés de l’enfant sont de véritables miroirs des problèmes enkystés des générations précédentes. Mais plus généralement, on peut penser que la multiplicité des écrans et le danger que cela représente pour les enfants, incite les parents à élever leur propre niveau de conscience et générer ainsi une plus grande compréhension des enjeux relationnels dans l’éducation. L’accroissement du danger addictif oblige à plus de conscience des enjeux de la transmission parent-enfant. Telle nous paraît être aujourd’hui la mission des parents en fonction de l’avenir qui semble se dessiner au travers des nouvelles formes de communication.
Les enjeux de la transmission reposent sur une compréhension de ces jeux de miroir d’une génération à l’autre que l’exploration de l’inconscient peut aujourd’hui mettre à jour. En effet, et c’est le plus important, le plus sur moyen de lutter contre les effets inhibiteurs des images consiste à en activer la portée symbolique. Accéder à la symbolique des images c’est élever ces dernières à un sens supérieur et accompagner les enfants dans leur quête d’expérience et de compréhension. C’est notamment ce qu’ils cherchent dans les jeux vidéo qui ne font que reproduire au fond les grandes étapes mythiques de la vie en mettant en scène la vie, la mort, l’honneur, la trahison, les alliances, les pouvoirs…, autant de situations initiatrices qui font d’eux des aventuriers virtuels.
Les parents d’aujourd’hui doivent être impérativement conscients de l’impact de leur relation dans l’éducation de leurs enfants : la recherche du sens des difficultés rencontrées, l’interprétation des attitudes en apparence incompréhensibles, le décryptage du langage symbolique des enfants vont devoir être les supports de l’éducation. Ils vont devoir élever les niveaux de discussion et répondre à la sollicitation de plus en plus forte des enfants face à l’absurde camusien de l’existence.
À ce titre les enfants sont le réservoir vierge d’une conscience éthique refoulée qu’il va falloir réveiller pour ne pas sombrer dans les pièges d’un monde qui se démultiplie à l’infini dans une réalité de plus en plus clivante. La multiplicité des écrans ne fait que confirmer les modifications profondes de la société lesquelles impactent avant tout la relation aux autres. C’est donc à ce niveau que se joue la formation et l’éducation des nouvelles générations, celles qui vont devoir affronter les conséquences de la mondialisation et donc gérer des modes de rencontre et d’échange certes très différents de ce que nous avons connus. Donner aux enfants l’envie de vivre leur vie plutôt que de la rêver. Pour cela il faut aussi construire un monde qui a un sens.

 Linda Gandolfi, é/a/p paris 2014


Intégration du Cycle de la vie

L’Intégration du Cycle de la vie est une technique nouvelle qui permet une guérison rapide chez les adultes ayant subi des maltraitances ou des négligences au cours de leur enfance.

Cette nouvelle méthode repose sur la capacité innée du corps et du psychisme à se guérir lui-même. L’Intégration du Cycle de la Vie utilise une technique psychologique intitulée “pont d’affect” afin de trouver quel souvenir est connecté au problème du patient. Le thérapeute guide le patient à travers son souvenir, en l’aidant à y apporter ce qui est nécessaire pour résoudre ce souvenir. Une fois le souvenir résolu, le thérapeute ramène le patient à travers le temps jusqu’au présent en utilisant une Ligne du Temps constituée d’images successives de souvenirs de la vie du patient. Cette Ligne du Temps de souvenirs et d’images prouve au corps et au psychisme du patient que le temps a passé et que la vie est différente aujourd’hui. Cette “preuve” s’inscrit à un niveau plus profond que lors d’une thérapie classique par la parole.

Pendant une séance d’Intégration du Cycle de la Vie, les patients produisent et visionnent un “film” de leur vie.

En thérapie par Intégration du Cycle de la Vie, l’avancée du patient dans le temps est faite visuellement, comme si le patient visualisait un “film” de sa vie. Ce “film” est généré spontanément par l’inconscient du patient et montre une séquence de scènes, dont un certain nombre sont liées au problème actuel. En regardant ce “film” de sa vie, le patient voit comment le passé continue d’affecter sa vie et ses choix au présent. Ce voyage à travers le temps, des souvenirs passés jusqu’au présent, est habituellement répété de trois à huit fois par séance. Les patients âgés ou ayant vécu des enfances traumatiques nécessiteront plus de répétitions du protocole ICV pour nettoyer l’empreinte cérébrale de leurs souvenirs traumatiques et “réécrire” leur modèle de vie de façon plus adaptée. Chaque répétition du protocole montre au patient un “film” différent en mouvement. L’ICV fonctionne bien aussi avec des personnes ayant de la difficulté à se souvenir de leur passé. Pendant une thérapie par ICV, les patients qui ont commencé avec des trous de mémoire quant à leur passé finissent par pouvoir relier les différents épisodes de leur vie en un tout cohérent.

Parler des maltraitances passées en thérapie ne suffit pas nécessairement pour passer à autre chose.

Il est bien connu des thérapeutes que les adultes ayant subi des maltraitances ou des négligences dans leur enfance passent des années de thérapie à raconter leurs traumas et exprimer leurs émotions à ce sujet, tout en éprouvant des difficultés à les surmonter. La raison en est que les personnes qui ont été traumatisées alors que leur système neuronal était en plein développement se retrouvent souvent “formatés” dans le sens d’une tendance à interpréter les événements de façon négative. Les adultes qui ont été maltraités dans leur enfance ont souvent une mauvaise image d’eux-mêmes, un dialogue interne continu négatif, et des tendances anxio-dépressives chroniques. Ces traits restent souvent intacts même s’ils ont réussi à s’épanouir par ailleurs dans leur vie et quelque soit le nombre d’années de thérapie par la parole qu’ils ont faites.

Les adultes qui ont été maltraités dans leur enfance réagissent souvent de façon stéréotypée, dysfonctionnelle et parfois auto-destructrice.

Les adultes ayant subi des traumas infantiles continuent souvent d’être “réactivés” dans leur vie actuelle. Lorsque les gens sont “réactivés”, ils réagissent souvent par des comportements teintés par le passé qui ne les aident pas dans la situation actuelle et qui peuvent être destructeurs. Répéter ces comportements auto-destructeurs guidés par les souvenirs traumatiques n’amène que la personne à se sentir encore plus mal et encore plus désespérée.

La thérapie par Intégration du Cycle de la Vie guérit complètement et en profondeur sans retraumatiser.

Enfin il existe une thérapie qui peut modifier tout ceci sans retraumatiser. L’Intégration du Cycle de la Vie est une thérapie très douce qui est efficace à un niveau profond, neuronal, afin de changer les comportements influencés par les souvenirs passés et les stratégies défensives dépassées. La thérapie par ICV aide à reconnecter les émotions désagréables et les comportements dysfonctionnels aux souvenirs des événements passés dont ces émotions et comportements sont issus.  Le fait de faire ces connexions à un niveau profond du corps et du psychisme permet de “restaurer” le système neuronal de façon à ce qu’il soit plus en harmonie avec la situation actuelle. Cette “restauration” survient très rapidement pour la plupart des gens. Après une thérapie par ICV, les gens remarquent qu’ils réagissent spontanément aux situations de stress de façon adaptée à leur âge. Après plusieurs séances d’ICV, les patients ont décrit qu’ils se sentaient mieux dans leur vie, s’acceptaient mieux, et étaient davantage capables de profiter de leurs relations affectives.


La rubrique d’Olivier Maurel, président de l’Observatoire de la violence ordinaire, membre fondateur des Parents d’Amour.

Du nouveau à propos de la loi d’interdiction des punitions corporelles.

Un nouvel élément est intervenu cette année dans la longue marche vers l’interdiction des punitions corporelles en France : la plainte (1) déposée contre la France par l’ONG Approach, le 4 février 2013, auprès du Conseil européen des droits sociaux pour non-respect de l’article 17 de la Charte sociale européenne qui oblige les Etats à « protéger les enfants et les adolescents contre la négligence, la violence ou l’exploitation ».

Le ministère des Affaires étrangères s’est vu dans l’obligation de répondre à cette plainte(2), mais il a commencé par contester sa recevabilité. D’après lui, du moment qu’il avait déjà été recommandé plusieurs fois à la France, en 2003, 2005 et 2011, de se doter d’une loi d’interdiction et qu’elle avait répondu avoir fait à son avis tout le nécessaire, la plainte d’Approach ne devait pas être considérée comme recevable car, toujours d’après lui, elle n’apportait aucun élément nouveau. Mais, dans sa réponse datée du 2 juillet 2013, sur la recevabilité de cette plainte, le Comité européen des droits en a jugé autrement et a considéré que la plainte était parfaitement recevable. Restaient alors trois mois au gouvernement français pour répondre cette fois sur le fond à la plainte d’ Approach. Cette réponse a été donnée le 27 septembre 2013, c’est-à-dire à la date limite imposée par le CEDS. Le gouvernement y affirme que « l’arsenal législatif français contient d’ores et déjà les dispositions nécessaires permettant d’interdire et de sanctionner toute forme de violence à l’égard des enfants». Et il cite les articles du code civil et du code pénal qui, d’après lui, protègent les enfants. Il cite également, concernant les établissements scolaires, la circulaire qui précise qu’à l’école maternelle, aucune sanction ne peut être infligée à un enfant et qu’à l’école élémentaire, tout châtiment corporel est interdit. De plus, il affirme que le « juge interne », à savoir la jurisprudence, réprime la violence à l’égard des enfants « sous ses formes les plus diverses pratiquées tant dans le cercle familial que dans le milieu scolaire ». Il prétend plus loin que le même « juge interne » « fait une application particulièrement exigeante du droit applicable, de manière à assurer une protection maximale des enfants contre tout usage de la violence et de mauvais traitements, en conformité avec l’article 17 paragraphe 1b de la Charte sociale. Il note que « certaines décisions des juges du fond ont pu mentionner un droit de correction des parents ou des instituteurs » mais que « la chambre criminelle ne semble plus désormais s’y référer ». Mais il conclut en s’appuyant sur le fait que la Cour européenne des droits de l’homme considère que les atteintes aux enfants doivent revêtir un minimum de gravité. Il prétend ensuite que l’interdiction générale de tout châtiment corporel est loin de faire l’objet d’un accord unanime au sein des pays membres du Conseil de l’Europe et qu’en 2011, sur les 27 pays qui ont accepté l’article 17 de la Charte, un seul posait une interdiction générale de châtiment corporel. Le gouvernement considère donc que l’absence d’interdiction générale des châtiments corporels ne saurait constituer une violation de l’article 17 de la charte sociale révisée.

On voit donc que la plainte Approach a obligé le gouvernement à « sortir du bois » et à exposer ses arguments. Approach a maintenant jusqu’au mois de décembre 2013 pour répondre à cet exposé qui comporte de nombreuses failles, dont quelques-unes sont d’ores et déjà présentées sur le site de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (www.oveo.org).

Olivier Maurel

(1) http://www.coe.int/t/dghl/monitoring/socialcharter/Complaints/CC92CaseDoc1_fr.pdf
(2)http://www.coe.int/t/dghl/monitoring/socialcharter/complaints/CC92CaseDoc2_fr.pdf