bettina masson – psychothérapie corporelle

psychothérapie psychocorporelle


Conte à méditer

Il existe un vieux conte dans lequel un homme riche qui a trois fils tombe malade. Il fait venir des médecins de toutes sortes qui ne connaissent rien à son mal et ne peuvent lui procurer aucun soulagement. A la fin, un médecin étranger lui dit que seul un oiseau vivant au sommet d’une montagne pourra lui rendre la santé. Il envoie son fils aîné à la recherche de l’oiseau, en lui promettant de grands biens s’il parvenait à le lui apporter et lui donne de l’argent pour voyager à sa guise. Le jeune homme se met en route, mais à la première auberge il s’arrête. Il décide d’y rester pour boire, manger et faire la fête. Inutile d’aller plus loin se dit-il, le bonhomme est vieux, et s’il meurt j’aurai son héritage. Au bout de quelque temps, le vieux seigneur envoie le cadet qui prend la même route que son frère et s’arrête lui aussi à l’auberge. Puis le dernier des enfants part. Mais à l’appel de ses deux frères de le rejoindre pour se divertir ensemble, il refuse, décidé à poursuivre sa route. Après bien des mésaventures, il réussit à revenir avec l’oiseau et la plus belle des jeunes filles.

Les frères, juste avant qu’ils ne parviennent au but, fous de jalousie, le poussent dans un puits. Ils rentrent chez leur père qui les accueille en héros. Mais l’oiseau ne chante plus et la princesse ne dit pas un mot. Le jeune homme, qui n’est pas mort dans sa chute, se rend déguisé dans la maison de son père. Aussitôt l’oiseau chante et la jeune fille parle enfin. La vérité est rétablie.

L’oiseau est l’intermédiaire entre l’ici-bas tangible et l’au-delà incertain. Dans de nombreux contes, il vient aux hommes les inciter à sortir de leurs habitudes et à oser entrer plus avant dans l’inconnu. Il est ainsi celui qui vient nous guérir de notre oubli. Il vient rétablir le vieux père de sa maladie et rappeler par son chant la vérité du coeur pur.

Extrait de  : Fabrice Midal – Frappe le ciel, écoute le bruit – Ed. des Arènes – Paris, 2014
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L’éléphant enchaîné, Jorge Bucay

Quand j’étais petit, j’adorais le cirque, et ce que j’aimais par-dessus tout, au cirque, c’étaient les animaux. L’éléphant en particulier me fascinait ; comme je l’appris par la suite, c’était l’animal préféré de tous les enfants. Pendant son numéro, l’énorme bête exhibait un poids, une taille et une force extraordinaires… Mais tout de suite après et jusqu’à la représentation suivante; l’éléphant restait toujours attaché à un petit pieu fiché en terre, par une chaîne qui retenait l’une de ses pattes prisonnière.

Or ce pieu n’était qu’un minuscule morceau de bois, à peine enfoncé de quelques centimètres dans le sol. Et bien que la chaîne fut épaisse et résistante, il me semblait évident qu’un animal capable de déraciner un arbre devait facilement pouvoir se libérer et s’en aller.
Le mystère reste entier à mes yeux.
Alors, qu’est-ce qui le retient ?
Pourquoi ne s’échappe-t-il pas ?
A cinq ou six ans, j’avais encore une confiance absolue dans la science des adultes. J’interrogeai donc un maître, un père ou un oncle sur le mystère du pachyderme. L’un deux m’expliqua que l’éléphant ne s’échappait pas parce qu’il était dressé.
Je posai alors la question qui tombe sous le sens : « S’il est dressé, pourquoi l’enchaîne-t-on ? »
Je ne me rappelle pas qu’on m’ait fait une réponse cohérente. le temps passant, j’oubliai le mystère de l’éléphant et de son pieu, ne m’en souvenant que quand je rencontrais d’autres personnes qui un jour elles aussi, s’étaient posé la même question.
Il y a quelques années j’eus la chance de tomber sur quelqu’un d’assez savant pour connaître la réponse :

L’éléphant du cirque ne s’échappe pas parce que, dès son plus jeune âge, il a été attaché à un pieu semblable.

Je fermai les yeux et j’imaginai l’éléphant nouveau-né sans défense, attaché à ce piquet. Je suis sûr qu’à ce moment l’éléphanteau a poussé, tiré et transpiré pour essayer de se libérer, mais que, le piquet étant trop solide pour lui, il n’y est pas arrivé malgré tous ces efforts.
Je l’imaginai qui s’endormait épuisé et, le lendemain, essayait à nouveau, et le surlendemain… et les jours suivants… jusqu’à ce qu’un jour, un jour terrible pour son histoire, l’animal finisse accepter son impuissance et se résigner à son sort.
Cet énorme et puissant pachyderme que nous voyons au cirque ne s’échappe pas, le pauvre, parce qu’il croit en être incapable.
Il garde le souvenir gravé de l’impuissance qui fut la sienne peu après sa naissance.
Et le pire c’est que jamais il n’a sérieusement remis en question ce souvenir.
Jamais, jamais, il n’a tenté d’éprouver à nouveau sa force….

Extrait de : Laisse-moi te raconter…les chemins de la vie, Jorge Bucay


Le conte chaud et doux, les chaudoudous, par Claude steiner

 Il était une fois, dans des temps très anciens, des gens qui vivaient très heureux. Ils s’appelaient Timothée et Marguerite, et avaient deux enfants, Charlotte et Valentin. Ils étaient très heureux et avaient beaucoup d’amis. Pour comprendre à quel point ils étaient heureux, il faut savoir comment on vivait à cette époque-là.

Chaque enfant, à sa naissance, recevait un sac plein de chaudouxdoux. Je ne peux pas dire combien il y en avait car on ne pouvait pas les compter. Ils étaient inépuisables. Lorsqu’une personne mettait la main dans son sac, elle trouvait toujours un chaudouxdoux. Les chaudouxdoux étaient très appréciés. Chaque fois que quelqu’un en recevait un, il se sentait chaud et doux de partout. Ceux qui n’en avaient pas régulièrement finissaient par attraper mal au dos, puis ils se ratatinaient, parfois même ils en mouraient.

En ce temps-là, c’était très facile de se procurer des chaudouxdoux. Lorsque quelqu’un en avait envie, il s’approchait de toi et te demandait:  » Je voudrais un chaudouxdoux! » Tu plongeais alors la main dans ton sac pour en sortir un chaudouxdoux de la taille d’un poing. Dès que le chaudouxdoux voyait le jour, il commençait à sourire et à s’épanouir en un grand et moelleux chaudouxdoux. Tu le posais alors sur l’épaule, la tête ou les genoux, et il se pelotonnait câlineusement contre la peau en donnant des sensations chaleureuses et très agréables dans tout le corps.

Les gens n’arrêtaient pas d’échanger des chaudouxdoux et, comme ils étaient gratuits, on pouvait en avoir autant que l’on voulait. Du coup, presque tout le monde vivait heureux et se sentait chaud et doux.

Je dis « presque », car quelqu’un n’était pas content de voir les gens s’échanger des chaudouxdoux. C’était la vilaine sorcière Belzépha. Elle était même très en colère. Les gens étaient tous si heureux que personne n’achetait plus ses filtres ni ses potions. Elle décida qu’il fallait que cela cesse et imagina un plan très méchant.

Un beau matin, Belzépha s’approcha de Timothée et lui parla à l’oreille tandis qu’il regardait Marguerite et Charlotte jouer gaiement. Elle lui chuchota: « Vois-tu tous les chaudouxdoux que Marguerite donne à charlotte ? Tu sais, si elle continue comme cela, il n’en restera plus pour toi! » Timothée s’étonna: « Tu veux dire qu’il n’y aura plus de chaudouxdoux dans notre sac chaque fois que l’on en voudra un ? » « Absolument, répondit Belzépha, quand il n’y en a plus, c’est fini! »

Et elle s’envola en ricanant sur son balai. Timothée prit cela très au sérieux, et désormais, lorsque Marguerite faisait don d’un chaudouxdoux à quelqu’un d’autre que lui, il avait peur qu’il ne lui en restera pas. Et si la sorcière avait raison ? Il aimait beaucoup les chaudouxdoux de Marguerite, et l’idée qu’il pourrait en manquer l’inquiétait profondément, et le mettait même en colère. Il se mit à la surveiller pour ne pas qu’elle gaspille les chaudouxdoux en en distribuant aux enfants ou à n’importe qui.

Puis il se plaignit chaque fois que Marguerite donnait un chaudouxdoux à quelqu’un d’autre que lui. Comme Marguerite l’aimait beaucoup, elle cessa d’offrir des chaudouxdoux aux autres et les garda pour lui tout seul. Les enfants voyaient tout cela, et ils pensaient que ce n’était vraiment pas bien de refuser des chaudouxdoux à ceux qui vous en demandaient et en avaient envie. Mais eux aussi commencèrent à faire très attention à leurs chaudouxdoux. Ils surveillaient leurs parents attentivement, et quand ils trouvaient qu’ils donnaient trop de chaudouxdoux aux autres, il s’en plaignaient. Ils étaient inquiets à l’idée que leurs parents gaspillent les chaudouxdoux.

La vie avait bien changé! Le plan diabolique de la sorcière marchait! Ils avaient beau trouver des chaudouxdoux à chaque fois qu’ils plongeaient la main dans leur sac, ils le faisaient de moins en moins et devenaient chaque jour plus avares.

Bientôt tout le monde remarqua le manque de chaudouxdoux, et tout le monde se sentit moins chaud et moins doux. Les gens s’arrêtèrent de sourire, d’être gentils, certains commencèrent à se ratatiner, parfois même ils mouraient du manque de chaudouxdoux. Ils allaient de plus en plus souvent acheter des philtres et des potions à la sorcière. Ils savaient que cela ne servait à rien, mais ils n’avaient pas trouvé autre chose!

La situation devint de plus en plus grave. Pourtant, la vilaine Belzépha ne voulait pas que les gens meurent. Une fois morts, ils ne pouvaient plus rien lui acheter! Alors elle mis au point un nouveau plan. Elle distribua à chacun un sac qui ressemblait beaucoup à un sac de chaudouxdoux, sauf qu’il était froid, alors que celui qui contenait les chaudouxdoux était chaud. Dans ces sacs, Belzépha avait mis des froids-piquants. Ces froids-piquants ne rendaient pas ceux qui les recevaient chauds et doux, mais plutôt froids et hargneux. Cependant, c’était mieux que rien. Ils empêchaient les gens de se ratatiner.

A partir de ce moment-là, lorsque quelqu’un disait: « Je voudrais un chaudouxdoux », ceux qui craignaient d’épuiser leur réserve répondaient: « Je ne peux pas vous donner un chaudouxdoux, mais voulez-vous un froid-piquant? »

Parfois, deux personnes se rencontraient en pensant qu’elles allaient s’offrir des chaudouxdoux mais l’une d’elles changeait soudain d’avis, et finalement elles se donnaient des froids-piquants.. Dorénavant, les gens ne mouraient presque plus, mais la plupart étaient malheureux, avaient froid et étaient hargneux. La vie devint encore plus difficile! Les chaudouxdoux, qui au début étaient disponibles comme l’air qu’on respire, devinrent de plus en plus rares. Les gens auraient fait n’importe quoi pour en obtenir.

Avant l’arrivée de la sorcière, ils se réunissaient souvent par petits groupes pour s’échanger des chaudouxdoux, se faire plaisir sans compter, sans se soucier de qui offrait ou recevait le plus de chaudouxdoux. Depuis le plan de Belzépha, ils restaient par deux et gardaient les chaudouxdoux l’un pour l’autre. Quand ils se trompaient en offrant un chaudouxdoux à une autre personne, ils se sentaient coupables, sachant que leur partenaire souffrirait du manque. Ceux qui ne trouvaient personne pour leur faire don de chaudouxdoux étaient obligés de les acheter et devaient travailler de longues heures pour les gagner.

Les chaudouxdoux étaient devenus si rares que certains prenaient des froids-piquants qui, eux, étaient innombrables et gratuits. Ils les recouvraient de plumes un peu douces pour cacher les piquants et les faisaient passer pour des chaudouxdoux. Mais ces faux chaudouxdoux compliquaient la situation. Par exemple, quand deux personnes se rencontraient et échangeaient des faux chaudouxdoux, elles s’attendaient à ressentir une douce chaleur; mais au lieu de cela, elles se sentaient très mal. Comme elles croyaient s’être donné de vrais chaudouxdoux, plus personne n’y comprenait plus rien!

Évidemment, comment comprendre que ces sensations désagréables étaient provoquées par les froids-piquants déguisés en chaudouxdoux? La vie était bien triste!… Timothée se souvenait que tout avait commencé quand Belzépha leur avait fait croire qu’un jour ils trouveraient leurs sacs de chaudouxdoux vides.

Mais voilà ce qui se passa. Une jeune femme gaie et épanouie, aux formes généreuses, arriva alors dans ce triste pays. Elle semblait ne jamais avoir entendu parler de la méchante sorcière et distribuait des chaudouxdoux en abondance sans crainte d’en manquer. Elle en offrait gratuitement, même sans qu’on lui en demande. Les gens l’appelèrent Julie Doudoux, mais certains la désapprouvèrent parce qu’elle apprenait aux enfants à donner des chaudouxdoux sans avoir peur d’en manquer. Les enfants l’aimaient beaucoup parce qu’ils se sentaient bien avec elle. Eux aussi se mirent à distribuer de nouveau des chaudouxdoux comme ils en avaient envie.

Les grandes personnes étaient inquiètes et décidèrent de passer une loi pour protéger les enfants et les empêcher de gaspiller leurs chaudouxdoux. Cette loi disait qu’il était défendu de distribuer des chaudouxdoux à tort et à travers.

Désormais il faudrait un permis pour donner des chaudouxdoux. Malgré cette loi, beaucoup d’enfants continuèrent à échanger des chaudouxdoux chaque fois qu’ils en avaient envie et qu’on leur en demandait. Et comme il y en avait beaucoup, beaucoup d’enfants, presqu’autant que de grandes personnes, il semblait que les enfants allaient gagner.

A présent, on ne sais pas encore comment çà va finir… Est-ce que les grandes personnes, avec leur loi, vont arrêter l’insouciance des enfants ? Vont-elles se décider à suivre l’exemple de la jeune femme et des enfants et prendre le risque en supposant qu’il y aura toujours autant de chaudouxdoux que l’on voudra ? Se souviendront-elles des jours heureux que leurs enfants veulent retrouver, du temps où les chaudouxdoux existaient en abondance parce qu’on les donnait sans compter ?