Dans la solitude d’un monde sans humains,

Nicolas Grimaldi, le 09/04/2020 

Vous habitez l’ancien sémaphore de Socoa sur la côte basque, face à l’océan. Cela peut ressembler au lieu idéal pour un confinement ! Comment le vivez-vous ?

Nicolas Grimaldi : Eh bien, comme tout le monde, je survis ! Il est cependant vrai que mes conditions d’existence ne sont pas très changées. Je vis généralement seul, je me nourris peu, je lis beaucoup, et ma vie continue comme si elle n’était pas si menacée.

“D’un côté, on vit normalement, mais, d’un autre côté, on a presque cessé de vivre”

Mais ne sommes-nous pas contraints de penser nos vies menacées ? 

Nous le savons mais nous ne le sentons pas, c’est pourquoi nous n’y pensons pas vraiment. C’est, me semble-t-il, le paradoxe. De même que le diabète est une maladie qui ne fait pas souffrir, de même ce virus est un danger que l’on ne sent pas. Nous sommes donc obligés de faire comme si : comme si nous vivions sous la menace d’un péril auquel nous ne serions pas vraiment assujettis. La situation étrange que nous partageons me frappe par son caractère extrêmement banal et totalement exceptionnel. Rien n’est plus banal, puisque les conditions biologiques et spirituelles de notre existence sont assurées sans difficulté : nous dormons, nous mangeons, j’entends les nouvelles à la radio, je lis La Débâcle de Zola, j’écoute les quatuors de Haydn… Mais par ailleurs, rien n’est plus exceptionnel, puisque les conditions sociales de notre existence sont empêchées. D’un côté, on vit normalement, mais, d’un autre côté, on a presque cessé de vivre. Par une conséquence du confinement, toute relation, toute activité, tout travail, tout rythme sont suspendus. Du même coup, nous ne pourvoyons plus à l’existence des autres. Et cependant les autres pourvoient à la nôtre, puisque les médecins et infirmières nous soignent et que nous allons de temps en temps dans une grande surface où nous trouvons l’indispensable. Quoique l’échange se perpétue, la société n’existe pas. Comment peut-il y avoir une société sans échange ou un échange sans société ? C’est pourtant ce que nous vivons. On se donne l’illusion d’entretenir l’état de société, mais nous sommes comme dans un monde où notre existence ne serait plus assurée que par des distributeurs automatiques et des liens immatériels. Est-ce que le message informatique que je reçois peut tenir lieu d’une main qui tiendrait la mienne si je suis malade ? Évidemment que non. 

Cette existence, est-ce encore la vie ? 

Je ne crois pas. Notre expérience réfute Rousseau lorsque, dans le Discours sur les origines de l’inégalité [1755], il écrit : « Tout homme qui ne voudrait que vivre, vivrait heureux. » En ce moment, nous ne voulons tous que vivre, et pourtant nous ne sommes pas heureux. La situation privilégiée dans laquelle nous pourrions nous croire, c’est-à-dire la vacance, est détestable parce que ce sont des vacances sans divertissement et sans autre, tandis que nous découvrons combien notre vie est précaire car elle est dépendante de celle des autres. 

“En étant comme bannis du monde, nous faisons tous l’expérience de la solitude, même ceux qui sont confinés en famille ou avec des amis”

Est-ce cela, l’expérience de la solitude ? Vous écriviez dans votre Traité des solitudes qu’elle est « l’expérience d’une communauté que nous découvrons rompue »…

Ambivalence de la solitude en effet, qui consiste à vivre encore quoique privés de ce qui nous rendrait la vie possible. De sorte qu’en étant comme bannis du monde, nous faisons tous l’expérience de la solitude, même ceux qui sont confinés en famille ou avec un ou des amis. Je crois que cette situation est un grossissement des caractères constants de notre condition, c’est comme si nous regardions à la loupe ce que nous omettons de voir d’ordinaire. Qu’est-ce qui nous procure ce sentiment d’une vie et d’un temps entre parenthèses ? Ce n’est pas tant l’absence de liberté d’aller et venir que, comme une conséquence de celle-ci, l’absence de rencontre avec les autres. Pire : la rencontre elle-même est rendue amère par le risque de contagion, donc une sorte de défiance, d’angoisse ténue. Je vis pour moi-même mais si je ne peux plus vivre pour personne, c’est comme si je ne vivais pas. 

“En étant séparé des autres, je me sens séparé de moi-même”

D’un autre côté, le confinement ne peut-il pas être l’occasion de se retrouver soi-même ? 

On pourrait le croire, mais un moi sans autre, cela n’existe pas. Ce que nous entendons en nous auscultant nous-mêmes est la voix des autres que nous n’entendons plus. En étant séparé des autres, je me sens séparé de moi-même. Je sens bien que le moi n’est pas une réalité en soi, comme une substance, mais qu’il est une attente, une extraversion, une expansion, un épanchement. La relation n’est pas un accident, c’est la définition même du moi et de la vie. La vie n’est qu’un système de relation. Presque tous les organes de notre organisme sont voués à la relation : respirer est une relation entre moi et l’atmosphère. Pour rendre la vie respirable, il faut restaurer la relation. En ce moment, les gens s’envoient de plus en plus de messages comme pour éprouver une solidarité dont ils sont privés par l’expérience. Plus ils se sentent séparés, plus ils ont besoin de se sentir unis. Je reçois sur mon ordinateur des messages de mes très anciens élèves en Alsace, qui ont aujourd’hui 75 ans. Ils ne se sont pas vus pendant cinquante ans et voilà qu’ils se soucient les uns des autres. Ils se demandent des nouvelles de leur santé, de leurs enfants, comme si l’inquiétude des uns angoissait les autres. Peut-être le sentiment le plus obsédant n’est-il pas, comme on le croit, l’amour mais plutôt la tendresse. La tendresse, c’est comme Les Mémoires d’un âne, comme Sans famille, ces livres d’enfants qui, pour nous faire découvrir ce qu’est l’humanité, nous montraient la tendresse, par exemple celle de la Mère Barbarin pour Rémi le petit orphelin. 

“La tendresse est le partage soucieux d’une condition commune”

La tendresse, plus que l’amour ?

Par son caractère univoque – un seul être me manque et tout est dépeuplé, et à l’émerveillement de le voir se mêle la crainte de le perdre –, tout amour véritable est angoissé. Tandis que la tendresse est le partage soucieux d’une condition commune. Le souci que manifestent mes anciens élèves les uns pour les autres m’a fait pressentir que rien n’est plus secret et plus précieux au fond de nous que la mutualité de nos émotions.

L’attente est un grand thème de votre philosophie. Elle est chez vous l’autre nom de la conscience et même de la vie. Or, s’il est un état que nous connaissons tous en ce moment, c’est bien l’attente. Quelles réflexions cela vous inspire-t-il ?

L’attente est la conscience même. Nous attendons la fin du confinement, la fin de l’épidémie, nous attendons la fin de la paralysie économique, et nous oublions que tout être humain est comme les âmes du purgatoire : il attend, il attend d’entrer au paradis. Il attend qu’il n’y ait plus rien à attendre. D’où l’ambiguïté de l’attente, parce qu’on croit attendre le bonheur et, en fait, comme le premier homme au paradis, une fois qu’on y est, on n’attend plus que d’en sortir. Nous attendons sans cesse depuis que nous sommes nés, nous attendons la fin de l’attente, nous nous attendons à la mort de même qu’on s’attend secrètement à être heureux sans trop savoir ce que c’est. Aussi longtemps que le confinement durera, je vais attendre, et par conséquent je vais vivre, sans rien avoir à attendre, c’est-à-dire sans que personne n’ait rien à attendre de moi. Je sais bien que la mort va venir, elle est embusquée quelque part, elle va sortir de sa cachette, mais comment sera-ce ? Par où ? Par quel accident ? Par quelle mésaventure hospitalière ? Eh bien, ce sera peut-être par un virus venu de Chine. J’aimerais seulement que ce ne fût pas dans une chambre laquée de blanc et je voudrais ne pas avoir longtemps à l’attendre. Mais même dans les palaces, on ne choisit pas toujours sa chambre, on prend celle qui est libre ! 

Quel philosophe avez-vous envie de relire en ce moment ?

Pascal. C’est l’homme dont finalement j’aurai été le plus proche, alors que je n’ai aucune sorte de foi. À ce point près, tout ce qu’il décrit de la condition humaine m’est très fraternel. « Condition de l’homme : Inconstance, ennui, inquiétude. » Oui, c’est bien vrai.

“L’humanité prend conscience de son universalité en prenant conscience de sa mortalité, de sa précarité, partout dans le monde, au même moment”

Pascal a une vision de l’homme plus négative que la vôtre, non ?

Négative… Oui, vous avez raison. Il a manqué à Pascal ce dont nous nous entretenions tout à l’heure, à savoir l’expérience de la tendresse, qui rend toute chose positive. Car la tendresse brise la clôture de notre moi. Tout le malheur des hommes vient du divertissement, disait Pascal. C’est vrai, mais c’est une banalité ! Oui, nous vivons dans l’attente de choses insignifiantes – le profit, l’acquisition d’un nouvel objet, la prochaine promotion… Pascal accorde une importance dramatique à l’insignifiance. Mais ce qui nous arrive n’est pas, pour une fois, la faute de l’homme, de sa sottise, de son impatience ou de sa rapacité ; c’est un événement naturel comme l’est un tremblement de terre. Cela aurait intéressé Pascal : comment un infiniment petit comme un virus peut produire des effets aussi immenses ? L’humanité prend conscience de son universalité en prenant conscience de sa mortalité, de sa précarité, partout dans le monde, au même moment. Il semblait aux uns et aux autres que, malgré l’uniformisation des modes de vie dont nous parlons sans cesse, il subsistait des différences irréductibles – culturelles, politiques. Et tout d’un coup, on nous rappelle : c’est partout pareil parce que nous allons tous mourir. 

“La première condition de toute joie, c’est d’être au moins deux. Toute joie est partagée”

Quelle est chez vous la place de la joie ?

La première condition de toute joie, c’est d’être au moins deux. Toute joie est partagée. Je vous fais une confidence dont j’admets le caractère pathologique et saugrenu : devant le plus beau paysage du monde, s’il n’y a personne pour en partager avec moi la contemplation, j’ai le sentiment d’en être privé. Je ne parviens pas à m’émerveiller de ce que je suis seul à sentir. Aussi magnifique soit ce paysage, il n’est qu’un décor et par conséquent me laisse comme un voyeur, à l’extérieur, un étranger, un passant. Tout sentiment est une mutualité.

Comment est l’océan en ce moment devant votre fenêtre ? 

Il y a un grand soleil, le temps est si clair que la mer est d’un indigo sombre. Elle est très calme parce qu’il n’y a pas de vent. Les gros rochers au pied de mes falaises étaient sans doute il y a quarante millions années les premières pierres des Pyrénées. Chaque vague qui déferle sur eux est comme moi : elle a toute l’apparence d’un être et elle n’existe pas. L’humanité semble prendre la forme, le style, le rythme, la respiration d’un individu, et cependant cet individu est à peine plus que rien. La vie, il l’a reçue, aussi va-t-il la rendre. La vie est océanique. À marée très basse, je vois en général plein de pêcheurs à pied sur ces rochers avec leurs paniers, leurs crochets, leurs épuisettes, essayant de ramasser des crabes, quelques poissons et coquillages. Là, il n’y a plus personne. La plage est vide. Dans la baie, pas un bateau. Dans le ciel, pas un avion. De même que l’on se demande comment les diplodocus ont disparu il y a soixante-cinq millions d’années, de même suis-je en train de voir le monde comme si l’humanité en avait disparu ou bien comme si elle n’avait pas commencé à s’y installer. Le monde sans l’homme, c’est ce que je vois de mon promontoire. Et je ressens une solitude originaire que je suis heureux d’avoir partagée avec vous.

Propos recueillis par CATHERINE PORTEVIN