bettina masson – psychothérapie corporelle

psychothérapie psychocorporelle


« La surexposition des jeunes enfants aux écrans est un enjeu majeur de santé publique »

Médecins et professionnels alertent sur les graves troubles, semblables à ceux du spectre autistique, qu’ils observent de plus en plus chez les petits.
Nous, professionnels de la santé et de la petite enfance, souhaitons alerter l’opinion publique des graves effets d’une exposition massive et précoce des bébés et des jeunes enfants à tous types d’écrans : smartphone, tablette, ordinateur, console, télévision.
Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, ne communiquent pas, ne parlent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs. La gravité de ces troubles nous conduit à réinterroger les éléments déjà exposés dans des articles précédents.
Captés ou sans cesse interrompus par les écrans, parents et bébé ne peuvent plus assez se regarder et construire leur relation. Les explorations du bébé avec les objets qui l’entourent, soutenues par les parents, sont bloquées ou perturbées, ce qui empêche le cerveau de l’enfant de se développer de façon normale.
Ces deux mécanismes – captation de l’attention involontaire et temps volé aux activités exploratoires – expliquent à eux seuls les retards de langage et de développement, présents chez des enfants en dehors de toute déficience neurologique.
Désorganisations du comportement
Mais comment comprendre les troubles plus graves que nous observons chez ces enfants présentant des symptômes très semblables aux troubles du spectre autistique (TSA) ?
Des absences ­totales de langage à 4 ans, des troubles attentionnels prégnants : l’enfant ne réagit pas quand on l’appelle, n’est pas capable d’orienter son regard vers l’adulte ni de maintenir son regard orienté vers l’objet qu’on lui tend hormis le portable.
Des troubles relationnels : l’enfant ne sait pas entrer en contact avec les autres. Au lieu de cela, il les tape, lèche, renifle… A ces désorganisations du comportement s’adjoignent parfois des stéréotypies gestuelles et, enfin, une intolérance marquée à la frustration surtout lorsqu’on enlève « son » écran à l’enfant.
L’ENFANT EST EN CONTACT PERMANENT AVEC LES ÉCRANS : DE FAÇON DIRECTE OU INDIRECTE LORSQUE LE PARENT REGARDE SON PORTABLE MAIS NE REGARDE PLUS SON ENFANT

Lorsque nous interrogeons les ­parents, nous découvrons trop souvent la place centrale des écrans dans la famille. L’enfant est en contact permanent avec les écrans : de façon directe ou indirecte, quand un écran est allumé dans la pièce où l’enfant se trouve, ou lorsque le parent regarde son portable mais ne regarde plus son enfant.
Que s’est-il passé qui conduise à un tableau si grave ? Une expérience cruciale en psychologie, celle du « Still Face » menée par le docteur Edward Tronick en 1975 aux Etats-Unis, peut nous aider.
Manque de stimulation et d’échanges humains
Des bébés d’environ 1 an communiquent avec leur parent (échanges de sourire, pointage, babillage mélodieux…). Puis on demande à ce dernier de se détourner de l’enfant et de revenir vers lui en lui présentant un visage sans expression émotionnelle pendant deux minutes. D’abord le bébé tente de relancer son parent avec des sourires orientés, des babillages modulés, un pointage pour partager une émotion.
Sans réponse du parent, il cherche à s’éloigner, à fuir ce qui est source de stress. Enfin il se désorganise : il émet des sons stridents, se jette en arrière, perd le contrôle de ses gestes. Il éprouve un état de stress intense.
En prolongeant l’expérience, on verrait très probablement le bébé se replier sur des gestes d’autostimulation, adopter un regard errant et ne plus répondre aux sollicitations humaines, trop stressantes car irrégulières.
Nous faisons l’hypothèse que des enfants de moins de 4 ans, présentant des symptômes proches des TSA, vivent depuis leur naissance des expériences de « Still Face » répétées par manque de stimulation et d’échanges humains suffisamment continus.
Un bébé pour lequel ne s’est pas constitué l’accordage primaire avec son ­parent, grâce auquel se synchronisent les regards, la voix et les gestes, ne peut se développer de façon normale. Il ne peut accéder à une conscience de soi et développer un langage humain de communication et d’échange avec l’adulte.
Lorsque nous demandons aux parents de retirer les écrans, nous observons des redémarrages : davantage de regards adressés, un temps d’attention prolongé, des échanges de sourires, un besoin de jouer, davantage de curiosité, un développement du langage.
Retard grave de développement
La surexposition aux écrans est pour nous une des causes de retard grave de développement sur laquelle nous pouvons agir de façon efficace.
Ces symptômes ont un coût pour la société qu’il est urgent d’évaluer. Aujourd’hui, ces enfants sont adressés systématiquement pour un bilan hospitalier puis pour une prise en charge multidisciplinaire et entrent dans le champ du handicap.
La première intention de tout professionnel de l’enfance devrait être de poser la question de l’exposition aux écrans.
Ce problème doit être un enjeu de santé publique.
Notre expérience de terrain nous montre que ce fait concerne tous les enfants quel que soit le milieu social dont ils sont issus, leur origine culturelle. Le même phénomène est observé dans tous les autres pays avec des campagnes de prévention déjà en cours. En Allemagne, elles ont lieu dans les crèches pour inciter les parents à regarder leur bébé ; à Taïwan, des amendes de 1 400 euros peuvent être imposées à un parent qui laisse son enfant de moins de 2 ans devant les écrans.
Afin de prévenir ces graves retards du développement chez les bébés et les jeunes enfants, nous demandons que des campagnes nationales issues des observations et des recommandations des professionnels du terrain, sans conflit d’intérêts – c’est-à-dire qui ne soient pas liés à l’industrie du numérique et de l’audiovisuel ou aient pu être rémunérés de façon directe ou indirecte par cette industrie – soient menées en France et diffusées dans tous les lieux de la petite enfance.
Nous demandons aussi que des recherches indépendantes soient menées par des professionnels du terrain, en coopération avec des chercheurs libres de tout conflit d’intérêts, dans tous les lieux publics de consultation de la petite enfance.


Dr Anne Lise Ducanda et Dr Isabelle Terrasse, médecins de PMI (protection maternelle infantile) au Conseil départemental de l’Essonne ; Sabine Duflo, psychologue et thérapeute familiale en pédopsychiatrie (CMP, EPS Ville-Evrard) ; Elsa Job-Pigeard et Carole Vanhoutte, orthophonistes (Val-de-Marne) cofondatrices de « Joue, pense, parle » ; Lydie Morel, orthophoniste, cofondatrice de Cogi’Act (Meurthe-et-Moselle) ; Dr Sylvie Dieu Osika, pédiatre à l’hôpital Jean Verdier de Bondy et Eric Osika, pédiatre à l’hôpital Ste Camille de Bry-sur-Marne ; Anne Lefebvre, psychologue clinicienne en pédopsychiatrie (CMP enfants et CMP adolescents, CHI 94) ; ALERTE (Association pour l’éducation à la réduction du temps écran, Dr Christian Zix, neuropédiatre, directeur médical du CAMSP de St-Avold (Moselle) ; Dr Lise Barthélémy, pédopsychiatre à Montpellier.

Publicités


«L’empathie est bien plus complexe que ne le laisse entendre une culture «bisounours» véhiculée dans des médias qui la confondent avec l’altruisme», confie Serge Tisseron

Interview – Le Dr Serge Tisseron est psychiatre et psychanalyste. Il vient de publier «Empathie et manipulations, les pièges de la compassion» (Éd. Albin Michel).

– Voilà près d’une dizaine d’années que vous explorez ce concept d’empathie. Comment évolue-t-il?

Serge TISSERON. – Je constate qu’il devient le nouveau «gri-gri» psychologique qu’on met à toutes les sauces pour prétendre expliquer et résoudre nombre de problèmes. On a eu la même chose il y a quelques années avec la «résilience» et le «harcèlement moral». Au bout d’un moment, tout le monde a ce terme à la bouche, mais avec une définition très imprécise, qui empêche de comprendre les situations auxquelles on l’applique.

Quelles idées fausses sont véhiculées sur l’empathie?

D’abord, qu’elle consisterait à «se mettre à la place de l’autre». Mais est-ce souhaitable? Non, car si je me mets à pleurer et à souffrir en même temps que la victime, je ne l’aiderai pas. Une empathie seulement émotionnelle est un handicap. Et d’ailleurs, est-ce possible? Si une femme qui a été violée vient me consulter, puis-je me «mettre à sa place»? Non, bien sûr, l’empathie nécessite de construire une représentation mentale nourrie d’imaginaire, de connaissances, de vécu personnel, bref, de multiples dimensions. Mais cette capacité de comprendre la vie intérieure de l’autre peut devenir un moyen de le manipuler comme on le voit avec les enrôleurs de Daech. Leur empathie cognitive leur permet de repérer les jeunes fragiles en errance psychologique et de les embarquer avec eux. Enfin, on relie souvent l’empathie aux neurones miroirs. Or ceux-ci déclenchent surtout une imitation motrice – quelqu’un baille et cela me donne envie – et quelques comportements rudimentaires. L’empathie complète fait intervenir de multiples zones cérébrales. Ainsi, cette notion est bien plus complexe que ne le laisse entendre une culture «bisounours» véhiculée dans des médias qui la confondent avec l’altruisme, voire avec un amour universel à sens unique, tout dirigé vers l’autre.

«Nous possédons une aptitude naturelle à l’empathie,
mais elle a besoin d’être encouragée par l’environnement social, culturel, familial pour devenir complète»

Dans cette complexité, vous évoquez même des conflits d’empathie… Quels sont-ils?

Oui, dans certaines situations, il est très difficile d’en faire bénéficier tout le monde. Il faut choisir. Ainsi, dans une classe de trente élèves, si 50 % sont en difficulté et 50 % très à l’aise, un enseignant très empathique aura à cœur d’aider plutôt ses élèves à la traîne. Mais peu à peu, il cessera de se soucier de ceux qui réussissent sans lui… Nous avons toujours intérêt à observer à qui profite vraiment notre empathie.

Mais sommes-nous tous nés avec une capacité empathique?

Oui, nous possédons une aptitude naturelle à l’empathie, mais elle a besoin d’être encouragée par l’environnement social, culturel, familial pour devenir complète et s’élargir au-delà du cercle des proches. Cet encouragement n’est pas le même à tous les âges. De la naissance à 3 ans, l’enfant a besoin d’interagir avec des humains pour apprendre à identifier les émotions d’autrui et construire le visage de ses interlocuteurs en repère de partage affectif. Entre 4 et 8 ans, il a besoin d’être accompagné pour comprendre que l’autre a dans sa tête des choses très différentes de lui. Et entre 8 et 12 ans, il doit être éduqué à reconnaître la multiplicité des points de vue possibles. Cela ouvre la voie à la réciprocité. Mais beaucoup s’arrêtent en chemin.

Vous signalez justement l’importance de cultiver l’empathie pour l’autre, mais aussi pour soi, dès le plus jeune âge. Pourquoi?

Oui, dès la fin de la maternelle, il est essentiel d’apprendre aux enfants à identifier les émotions d’autrui, mais aussi les leurs, grâce à l’auto-empathie. C’est nécessaire pour éviter que certains d’entre eux deviennent maltraitants parce qu’ils interprètent mal les mimiques de leurs camarades, et que d’autres se laissent maltraiter sans le comprendre. L’auto-empathie fait grandir l’estime de soi.


Cailloux 

Un jour, un vieux professeur de l’école nationale d’administration publique fut engagé pour donner une formation sur la planification efficace de son temps à un groupe d’une quinzaine de dirigeants de grosses compagnies américaines.Ce cours constituait l’un des cinq ateliers de leur journée de formation. Le vieux prof n’avait donc qu’une heure pour « passer sa matière ».

Debout, devant ce groupe d’élites (qui était prêt à noter tout ce que l’expert allait enseigner), le vieux prof les regarda un par un, lentement, puis leur dit : « nous allons réaliser une expérience ».

 

De dessous la table qui le séparait de ses élèves, le vieux prof sorti un immense pot Mason d’un gallon (pot de verre de plus de quatre litres) qu’il posa délicatement en face de lui.

Ensuite, il sortit environ une douzaine de cailloux à peu près gros comme des balles de tennis et les plaça délicatement, un par un, dans le grand pot.

Lorsque le pot fut rempli jusqu’au bord et qu’il fut impossible d’y ajouter un caillou de plus, il leva lentement les yeux vers ses élèves et leur demanda : « est-ce que le pot est plein ? ». Tous répondirent : « oui ».

Il attendit quelques secondes et ajouta : « vraiment ? ». Alors, il se pencha de nouveau et sorti de sous la table un récipient rempli de gravier. Avec minutie, il versa ce gravier sur les gros cailloux puis brassa légèrement le pot. Les morceaux de gravier s’infiltrèrent entre les cailloux… Jusqu’au fond du pot.

Le vieux prof leva à nouveau les yeux vers son auditoire et redemanda : « est-ce que ce pot est plein ? ». Cette fois, ces brillants élèves commençaient à comprendre son manège. L’un d’eux répondit : « probablement pas ! ». « Bien ! » répondit le vieux prof.

 

Il se pencha de nouveau et cette fois, sorti de sous la table une chaudière de sable. Avec attention, il versa le sable dans le pot. Le sable à la remplir les espaces entre les gros cailloux et le gravier. Encore une fois, il demanda : « est-ce que ce pot est plein ? ».

Cette fois, sans hésiter et en choeur, les brillants élèves répondirent : « non ! ».

« Bien ! » répondit le vieux prof.

Et comme s’y attendait ses prestigieux élèves, il prit le pichet d’eau qui était sur la table et rempli le pot jusqu’à ras bord. Le vieux prof leva alors les yeux vers son groupe et demanda : « quelle grande vérité nous démontre cette expérience ? ».

Le plus audacieux des élèves, songeant au sujet de ce cours, répondit : « cela démontre que même lorsque l’on croit que notre agenda est complètement rempli, si on le veut vraiment, on peut y ajouter plus de rendez-vous, plus de choses à faire ».

« Non » répondit le vieux prof. « Ce n’est pas cela. La grande vérité que nous démontre cette expérience est la suivante : si on ne met pas les gros cailloux en premier dans le pot, on ne pourra jamais les faire entrer tous ensuite ». Il y eût un profond silence, chacun prenant conscience de l’évidence de ses propos.

« Ce qu’il faut retenir, c’est l’importance de mettre ces gros cailloux en premier dans sa vie, sinon on risque de ne pas réussir… sa vie. Si on donne priorité aux peccadilles (le gravier, le sable) on remplira sa vie de peccadilles et on n’aura plus suffisamment de temps précieux a consacré aux éléments importants de sa vie.

Alors n’oubliez pas de vous poser à vous-même la question : « quels sont les gros cailloux dans ma vie ? Ensuite mettez les en premier dans votre pot ».

D’un geste amical de la main, le vieux professeur salua son auditoire et lentement quitta la salle.


Dépression : une nouvelle théorie unifiée proposée par le psychiatre Aaron Beck

Le psychiatre américain Aaron T. Beck, un pionnier important de lapsychologie cognitive et de la psychothérapie cognitivo-
comportementale,  « a révolutionné l’étude scientifique de la dépression
et ses recherches ultérieures ont élucidé des mécanismes biologiques qui
sous-tendent certaines caractéristiques cognitives de la maladie ».

L’article, intitulé « Un modèle unifié de la dépression : Intégration des
perspectives clinique, cognitive, biologique et évolutionniste » (1), est
publié dans la revue Clinical Psychological Science.

Le modèle est fondé sur la prémisse que la dépression représente une
adaptation à la perte perçue de ressources vitales qui donnent accès aux
moyens de répondre aux besoins essentiels de la vie (perte d’un membre
de la famille, d’un partenaire romantique, d’un groupe d’appartenance,
d’un emploi, de la santé…)

Pour les personnes qui sont plus à risque de dépression sévère en raison
de facteurs génétiques ou environnementaux spécifiques, cette perte est
plus susceptible d’être considérée comme dévastatrice et insurmontable.

Une réactivité accrue au stress et/ou des distorsions cognitives
enracinées amènent ces personnes à risque à épouser des croyances
négatives sur soi, le monde et l’avenir – une combinaison que Beck a appelée la « triade cognitive négative ». Ces tendances sont médiées par des altérations dans des zones ou des circuits du cerveau impliqués dans la régulation de la cognition et des
émotions.

Quand ces croyances sont activées (par exemple, par des événements
stressants de la vie), elles déclenchent des émotions comme la tristesse,
l’anhédonie, et la culpabilité, ainsi que des réponses comportementales et
physiologiques, comme le retrait, l’inactivité et la perte d’appétit.

Au fil du temps, ce « programme » renforce les croyances négatives qui
mettent les gens à risque de dépression en premier lieu. Il peut être arrêté
lorsque les ressources vitales sont restaurées, soit parce que de nouvelles
informations « corrigent » les biais négatifs ou parce que la situation se
modifie.

Des facteurs externes tels que le soutien des amis et de la famille, les
conseils d’un psychothérapeute et un traitement biologique (par exemple,
des médicaments) peuvent aider à arrêter le cycle de la dépression.

« Notre modèle suggère que toute intervention qui cible des facteurs
clés, prédisposants, précipitants ou de résilience, peut réduire le risque ou
atténuer les symptômes », expliquent Beck et Bredemeier.

La fonction primordiale de ce « programme de dépression », selon la
perspective évolutionniste des chercheurs, est de promouvoir la conservation de l’énergie face à la perte perçue de ressources. Il était probablement adaptatif au cours de l’évolution, mais devient inadapté à l’époque contemporaine.

(1) « A Unified Model of Depression: Integrating Clinical, Cognitive,
Biological, and Evolutionary Perspectives »