Apprendre à profiter des bienfaits de la rêverie. Source de plaisir, elle accroît aussi nos facultés de réflexion et de créativité. En pleine rêverie ou vagabondage de la pensée, notre cerveau n’est pas passif, mais simplement en mode différent. Pascale Senk

Pour vous, cet été, ce sera peut-être au creux d’un hamac accroché entre deux arbres, sous l’effet du bercement et de l’instabilité ; d’autres, après avoir randonné plusieurs heures, sentiront cet élargissement joyeux que procure la mise au repos de l’esprit: pensées fluides, se tissant les unes aux autres pour mener à de nouvelles idées, intuition rafraîchie, remémoration et mises en lien d’événements ou de paroles perçus dans les mois précédents… C’est tout le bien que l’on peut se souhaiter en vacances: une activité psychique libre que le grand Jean-Jacques Rousseau sut nommer et décrire dans ses Rêveries du promeneur solitaire comme une source inégalable du sentiment d’être.
Une étude menée par Mary Helen Immordino-Yang, neurologue et psychologue à l’université de Californie du Sud, a démontré scientifiquement les immenses bienfaits de mettre ainsi l’esprit au repos. Car en réalité, en pleine rêverie ou vagabondage de la pensée, notre cerveau n’est pas passif, mais simplement en mode différent. «Le fait de se promener ainsi à l’intérieur de soi a une incidence sur notre manière d’élaborer nos souvenirs, de trouver du sens et de transposer ces aptitudes à de nouveaux savoirs», affirme la neuroscientifique.


«Échappées belles» mentales



Ces ressources mises à jour par la science n’étonnent en rien les professionnels de la psyché qui, dans les approches notamment d’hypnose ou de psychanalyse, favorisent chez leur patient l’accès à ce précieux état modifié de conscience. «Grâce au dispositif du divan, nous permettons aux divagations mentales, associations libres et autres rêveries de l’analysant d’émerger avant d’être mises en mots, explique la psychanalyste Monique Zerbib, qui signe un passionnant article sur le sujet dans la revue de l’Association de relaxation psychanalytique, Sapir. C’est notamment pour lui permettre de vivre cette expérience que le psychanalyste se tait autant que possible, sans s’enfermer pour autant dans un mutisme forcené.»
Ces «échappées belles» mentales mêlant du familier et de l’étranger, comme dans le rêve, sont la marque de l’enfance et de la croissance intérieure. «C’est la propre rêverie de la mère capable d’accueillir les projections de son bébé et d’être ainsi contenante qui permet peu à peu à celui-ci de penser à son tour et d’acquérir cette précieuse aptitude à être seul , précise Monique Zerbib, en se référant aux travaux du psychanalyste anglo-saxon W. R. Bion. Plus tard, l’enfant pourra ainsi peupler sa nécessaire solitude en jouant et en se racontant les histoires de sa propre imagination.»

Une création personnelle



Liberté et capacité de construction intérieures, mais aussi plus grande connaissance de soi et de sa singularité sont favorisées par la rêverie. Le psychanalyste Carl G. Jung, disciple dissident de Freud, en fit l’expérience sur lui-même. Alors que, plongé dans une grande dépression, il découvrait les pouvoirs de cette plongée dans ses images intérieures, il posa les fondations d’une de ses découvertes essentielles: «l’imagination active», révélatrice de création. «Lorsque l’on fantasme, on entre en contact avec le grand fond de l’imaginaire collectif présent en chacun de nous, explique Carole Sédillot, formatrice d’orientation jungienne en symbolisme et mythologie et auteure d’ABC de la psychologie jungienne (Éd. Grancher). Personnages archétypaux, bribes mythologiques… Mais aussi, à côté de ce grand réservoir cognitif, notre fonction d’imagination individuelle va puiser et produire des images uniques.» Images éparses de paysages, visages et situations connus qui vous appartiennent mais surtout images inconnues qui surgissent… L’imagination «activée» débouche peu à peu sur une création personnelle, qu’elle favorise et aide à développer. «Il s’agit aussi de se demander ce que l’on ressent lorsque émergent ces puzzles si singuliers, ajoute Carole Sédillot. Car alors, des révélations sur soi sont possibles, pas forcément toujours agréables.»

Toutes fructueuses qu’elles soient, ces promenades à l’intérieur de soi sont parfois empêchées. «Si, dans le meilleur des cas, elles sont à la portée de tout un chacun, rappelle Monique Zerbib, nombreux sont ceux, comme les personnalités hypercontrôlées et hyperactives, qui ne savent pas s’autoriser à “lâcher” leurs pensées.» C’est compter sans les contraintes contextuelles qui sont aussi difficiles à déjouer: le stress, le manque de temps, les pressions normatives… Oui, profiter vraiment de ses vacances, ce pourrait bien être, d’abord, se laisser explorer ses plages intérieures.