bettina masson – psychothérapie corporelle

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 »La méditation a des effets profonds parce que paradoxalement elle ne sert à rien. » Par Fabrice Midal

 »Quand j’enseigne la méditation en entreprise, je m’aperçois que les gens apprécient qu’on leur parle de cette dimension de leur existence qu’est l’attention. Ils n’ont pas besoin d’un nouvel outil, avoir de nouveaux outils est d’ailleurs une obsession spécifique de nos sociétés.  »

La pratique de la méditation (« mindfulness ») rencontre un succès croissant en entreprise, à l’exemple des sociétés high tech de la Silicon Valley. S’asseoir en tailleur, le dos droit, sans penser à rien permet-il seulement de gérer son stress ? Fabrice Midal, qui publie « Comment la philosophie peut nous sauver: 22 méditations décisives » (éd. Flammarion), la pratique et l’enseigne depuis des décennies. Selon lui, qui a fondé l’Ecole occidentale de méditation, loin d’être une simple mode, la méditation, qui touche à l’essentiel de l’être humain, est une réponse à l’évolution de nos sociétés modernes. Entretien.

La Tribune – La pratique de la méditation est désormais enseignée dans les entreprises, et pas seulement dans celles de la Silicon Valley. Qui aurait pu prévoir cela?

C’est devenu en effet un phénomène stupéfiant. Je me rappelle qu’après m’être engagé dans la méditation, encore étudiant, il y a 25 ans, je n’osais le dire à personne tant le phénomène était inconnu et semblait étrange. Je n’aurais jamais imaginé à l’époque que je me retrouverais un jour à parler de cette pratique dans des grandes sociétés comme Google ou Orange… Et non seulement, elle a fait son entrée dans les entreprises, mais aussi dans les hôpitaux où elle a montré sa capacité à soigner les troubles anxiogènes et à soulager la douleur. Ses effets ont fait l’objet d’explorations scientifiques. En outre, en particulier dans les pays anglo-saxons, elle a été largement introduite dans les écoles et l’ensemble du système éducatif avec des résultats là aussi probants.

La Tribune – Quelles sont les raisons d’un tel succès ?

J’en vois principalement trois. La première est que depuis dix ans, la méditation fait l’objet, notamment du côté des neurosciences, de recherches scientifiques rigoureuses et précises, qui mesurent l’activité du cerveau durant la pratique. On comprend mieux ce qui se passe et la manière dont cette discipline agit et nous permet de transformer le cerveau. De plus, des enquêtes empiriques menées sur des patients en grand nombre, sous la forme de tests réguliers, de vérifications… montrent qu’elle a des effets thérapeutiques bénéfiques et fiables. Ainsi, par exemple, elle évite la rechute de la dépression dans 50% des cas, et réduit le recours systématique aux médicaments. La méditation n’a donc plus rien à voir avec le discours pseudo-mystique des adeptes du New Age.

Par ailleurs, elle est présentée aujourd’hui de façon précise et rigoureuse, loin de tout folklore. Quand je l’ai découverte, elle se pratiquait dans un cadre oriental, majoritairement bouddhiste. Une nouvelle génération de pratiquants occidentaux, notamment américains comme Jack Kornfield, John Kabat Zinn ou Sharon Salzberg, l’ont démocratisée avec un rare talent. L’idée de pratiquer une méditation occidentalisée sans aucune connotation religieuse participe à cet engouement. Si aujourd’hui mon travail sur la méditation est reconnu, c’est parce que je l’ai confronté à d’autres disciplines occidentales depuis une quinzaine d’années. Ce qui m’importe c’est d’éviter tout folklore et d’aller au cœur de la pratique, de montrer comment s’y consacrer, comment elle peut réellement transformer nos existences. Et pour ce faire, il faut être simple, concret et précis.

La Tribune – Et la troisième raison ?

Elle est d’ordre plus philosophique. La pratique de la méditation dévoile l’illusion d’une pseudo-rationalité qui s’impose partout dans nos sociétés. Par exemple, il existe en médecine une tendance à traiter le patient comme une pathologie en oubliant complètement de considérer la personne. C’est lourd à vivre.

Pour les troubles de l’angoisse, cette attitude où seul serait prescrit des médicaments sans aucun autre accompagnement est inquiétante. Si la méditation entre aujourd’hui de manière significative dans nombre d’hôpitaux et de cliniques psychiatrique, c’est d’abord, je crois, par un refus de nombreux psychiatres à ce tout chimique qui nie leur rôle.

Ce problème se retrouve dans le fonctionnement des entreprises. Aujourd’hui, l’ouvrier, ou l’employé, comme le manager affrontent, chacun à leur niveau, des situations complexes pour lesquelles l’application d’un logique gestionnaire reste insuffisante.

La méditation a ici trois vertus. D’une part, elle nous permet de retrouver un rapport à l’ampleur de la richesse du réel, à ne pas le réduire à quelques facteurs. Nous avons peur de la complexité, or il nous faut l’apprivoiser. Deuxièmement, la méditation nous apprend à retrouver un rapport d’attention et de présence. Or nous ne savons plus faire attention. Et il s’agit là d’un défi majeur à relever au cours des dix prochaines années. Savez-vous qu’un adolescent américain envoie en moyenne 100 SMS par heure de veille, ou encore que nous contrôlons nos emails toutes les 7 minutes ? Notre attention est ainsi de plus en plus fragmentée. Nous passons sans cesse d’une tâche à une autre.

Paradoxalement, dans le même temps, nous savons être concentrés, capables d’être totalement focalisés sur la réalisation d’une seule tâche : rédiger un email, monter ce dossier… Or cela n’est pas tenable à long terme, car l’efficacité d’une telle concentration se paie en retour par un niveau de stress lié à un état de tension extrême. La méditation nous apprend un état d’attention ouverte, qui loin d’épuiser nous ressource et nous rend vraiment disponible. Non seulement donc nous avons perdu notre lien à l’attention, mais nous ne savons plus qu’elle s’apprend.

Si votre enfant renverse et casse un vase, vous lui dites : « Pourquoi tu n’as pas fait attention ». L’enfant répond qu’il n’a pas fait exprès. Le manque d’attention n’est donc pas quelque chose de conscient. Au contraire, cela se travaille, en particulier à travers la méditation, où l’on fait attention sans tomber dans la concentration. On devient présent, disponible, à l’entièreté de la situation. De plus en plus de gens réalisent aujourd’hui que sans cette modalité de l’attention, on va droit dans le mur, individuellement et collectivement.

Ce n’est pas facile car, comme l’a vu la philosophe Simone Weil, l’attention ne dépend pas d’un acte de la volonté mais d’une ouverture à l’inconnu, qui n’a rien de commun avec un contrôle rationnel.

Ce n’est pas un hasard si les entreprises qui rencontrent le succès, notamment celles de la Silicon Valley, cherchent à remettre en cause tous ces protocoles qui nuisent à leur innovation, à leur créativité et leur inventivité. Il faut donc comprendre que la méditation ne se réduit pas à la recherche de bien-être, son enjeu est bien plus radical, elle touche à une dimension profonde de l’être humain, à nous aider à retrouver un sens de liberté, de confiance et de capacité à prendre des décisions plus justes.

La Tribune – Vous êtes d’ailleurs assez critique sur cette notion de bien-être dans la méditation ?

Oui, parce que c’est trop étroit. La méditation ne donne pas un peu de bien-être mais nous transforme profondément. S’y consacrer est en ce sens un défi. C’est difficile mais libérateur. Je raconte dans Frappe le ciel, écoute le bruit, ce que 25 ans de méditation m’ont appris (Les Arènes) comment personnellement elle m’a transformée. Elle ne m’a pas appris à vivre dans le bien-être, mais à être un peu plus humain, un peu plus courageux, un peu plus libre.

En réalité, on inverse complètement le problème. Pour se sentir bien dans sa vie et dans le monde, il faut que nous soyons dans une situation juste. Ce n’est pas en cultivant le bien-être que nous allons y arriver, mais à oeuvrant concrètement à changer les situations où nous vivons. Le discours sur le bien-être est une démission.

Enfin, cette approche est bien trop narcissique et égocentrique. Or la méditation à un rôle social majeur à jouer. Si je m’y consacre et je l’enseigne, c’est pour rendre ce monde un peu plus habitable.

Mais il faut aussi que j’ajoute ceci. Pour surfer sur la mode, tout un discours en vogue veut en faire un simple outil d’augmentation de la productivité et de la rentabilité. «Méditez, vous serez plus efficace, plus zen, plus cool et efficace». C’est non seulement niais mais surtout profondément dangereux car ce discours simpliste et démagogique suggère qu’il faut être toujours plus productif en dominant ses affects, ses émotions. Après notre force de travail, on exigerait désormais la disponibilité de tout notre être à chaque instant pour améliorer la rentabilité. La méditation ne consiste pas à gérer son stress ou quoi que ce soit. D’abord le mot « gérer » est révélateur de l’utilisation d’un vocabulaire économique hors de son contexte. On gère son compte en banque ou son entreprise mais on ne gère pas ses émotions, ou encore des êtres humains. Ne pas faire la différence est à la source d’une incroyable violence qu’il faut dénoncer et non encourager. Je déplore que nombre de personnes présentent la méditation en entreprise dans cette perspective. Je le répète, cela ne marche pas, cela n’est pas bénéfique et cela ne peux que décourager ceux qui voudraient s’engager véritablement dans ce chemin extraordinairement libérateur.

Car au fond, qu’est-ce que méditer ? C’est prendre le risque inouï d’être ouvert sans condition à l’inconnu du moment présent. C’est tout simple et très profond : je me pose pour être vraiment disponible à ce qui est, sans préconceptions, sans peurs. Or si je méditais pour maîtriser les choses, je défigurerais à la racine la pratique de la méditation, qui a des effets profonds parce que paradoxalement elle ne sert à rien. A force de vouloir tout contrôler, on ne contrôle rien, et on défigure la vie. On perd toute confiance.

Ce sont précisément les entreprises qui prennent des risques, qui inventent d’autres attitudes, qui font confiance à la dimension humaine de créativité, qui vont de l’avant et sont créatrices de richesses.

La Tribune – Vous voulez dire que nous nous fermons à de nouvelles possibilités en voulant nous assurer une sécurité permanente…

Absolument, car si l’on n’innove plus, on meurt. Et c’est la même logique pour l’individu. La dépression est devenue la maladie sociale majeure des Occidentaux parce que le stress, le « burn out » correspondent à une coupure profonde des êtres humains de leur propre être. Ils n’ont plus l’espace pour être.

Méditer, ce n’est pas tuer l’humanité en soi, notre propre vulnérabilité, pour correspondre à un modèle abstrait de comportement, mais c’est au contraire sauvegarder notre humanité, la libérer.

Au fond, la méditation nous permet de réapprendre un sens de présence et d’attention, qui nous ouvre à l’aventure et au risque — c’est-à-dire à la vie.

La Tribune – Et c’est donc là que se situe la différence dont vous parliez entre attention et concentration ?

Oui. Quand je suis concentré, par exemple quand je réponds à mes emails, je ne pense à rien d’autre, je suis complètement focalisé sur ça, et dans une telle situation je suis tendu. Au contraire, méditer, c’est être présent corporellement, être attentif au contexte. Les enfants sont très concentrés quand ils jouent aux jeux vidéos. En revanche, si on leur demande de lire avec attention un texte, ils s’ennuient rapidement car ce n’est pas immédiatement efficace. Or il faut leur apprendre la joie de l’attention qui peut leur faire découvrir des choses qu’ils ne connaissaient pas.

Quand j’enseigne la méditation en entreprise, je m’aperçois que les gens apprécient qu’on leur parle de cette dimension de leur existence. Ils n’ont pas besoin d’un nouvel outil, avoir de nouveaux outils est d’ailleurs une obsession spécifique de nos sociétés. Ce n’est pas d’outils dont on manque, mais de présence. La méditation n’est pas un outil de plus, mais une façon de donner naissance à un autre regard, une autre attitude.

C’est toute la différence, par exemple dans un l’hôpital, entre l’infirmier qui administre son médicament au malade, faisant ainsi consciencieusement et efficacement sa tâche, et celui qui fait la même action en s’adressant à lui comme à un être humain, un geste qui peut participer à son rétablissement. On commence en effet à comprendre que cette qualité d’attention change tout. C’est cela que les Anglo-Saxons nomment la « Mindfulness » qu’on traduit de manière absurde en français par « pleine conscience » (« consciouness). Or il ne s’agit pas d’être conscient des choses mais d’être avec les choses. Quand je discute avec vous, je suis attentif à ce que vous dites mais aussi à d’autres aspects de la situation comme la façon dont vous êtes assis, le ton de votre voix… Je ne cherche pas à avoir conscience de vous — ce qui serait au fond assez claustrophobique et peu naturel — mais d’être avec vous et en rapport à ce qui nous rassemble.

La Tribune – L’objet de votre dernier livre, « Comment la philosophie peut nous sauver » (éd. Flammarion), est de montrer que la tradition de la philosophie occidentale contient déjà en elle, pour qui sait la lire, ce qui fait l’essence de la méditation…

Oui, car la méditation nous garde dans l’ouvert, dans un questionnement, une disponibilité, une curiosité. Or il y a là quelque chose de commun avec la philosophie depuis son commencement. Que fait Socrate ? Il vient sur la place publique, et dit aux uns et aux autres vous croyez que vous savez tout, et bien on va voir si c’est aussi solide que ça. Et il pose des questions.

Dans les dialogues que nous avons de lui, Socrate n’affirme du coup rien de définitif. Il nous guide pas à pas jusqu’à ce que nous abandonnions notre désir de comprendre, de nous en sortir. Il nous laisse exténué… nous ne savons plus que faire. Le dialogue s’achève sans résultat. Et pourtant tout a changé !

Et ce que l’on tend à prendre pour un échec est en réalité l’espace même de la philosophie. Une expérience qui libère — et qui nous sauve d’un certain enfermement idéologique et doctrinaire.

Dans ce livre, je n’aborde pas la pratique de la méditation que nous évoquons ici, j’examine le sens même du questionnement philosophique qui me semble trop dénaturé.

Notre société donne partout la parole à des experts qui savent mais oublient la dimension du questionnement. Au fond, le philosophe, lui, ne sait rien, il n’est pas un expert de plus. Socrate les dénonçait d’ailleurs en son temps, il les appelait des sophistes. Descartes critique également la rhétorique des experts de son époque, qui étaient les théologiens — les maîtres de la « scolastique » — et Emmanuel Kant dit vouloir se réveiller du « sommeil dogmatique » où il est enfermé. L’histoire de la philosophie est parcourue par un courant qui vise à se libérer d’un savoir qui s’impose partout mais n’est au fond pas assuré.

Or trop souvent la philosophie apparaît comme une discipline ultra-intellectuelle, coupé de l’expérience. J’ai écris ce livre pour revenir à l’expérience dont chaque philosophe parle. Je crois que notre monde à besoin de la philosophie, parce qu’elle a besoin de sortir des idées toutes faites.

La Tribune – Vous dénoncez en ce sens le culte actuel des experts ?

Oui, en ce qu’il est irrationnel ! Les rois au XVIe siècle demandaient aux astrologues ce qu’ils devaient faire, aujourd’hui, nos gouvernements le demandent aux experts. Or leurs prévisions sont systématiquement démenties par la suite. Personne n’avait prévu les attentats du 7 janvier dernier ou encore la crise financière des subprimes. Il y a un élément de complexité du réel que l’on refuse de prendre en compte. Il faudrait que tout soit prévu, au contraire c’est en ayant un rapport à la complexité du réel qu’on répond rationnellement à la situation.

La Tribune – C’est le fameux Cygne noir, qui symbolise l’imprévisible…

C’est le Cygne noir (ouvrage de Nassim Nicolas Taieb, best-seller international, paru en français aux éditions les Belles Lettres, NDE) ou encore le travail pionnier et lumineux du Nobel d’économie Daniel Kahneman, qui montrent combien nos sociétés refusent d’admettre l’imprévisible, l’événement qui bouleverse tout.

C’est étrange mais aujourd’hui au nom d’une prétendue exigence de rationalité, on confond une loi statistique avec une loi scientifique. Mais la loi de la chute des corps n’est pas une loi statistique. Et ce que nous devrions interroger dans des statistiques, c’est ce qui y échappe.

La Tribune – L’éthique d’Aristote que vous évoquez va dans le même sens…

Oui, c’est un point clé du livre. L’être humain est hanté par la question éthique. Pour tout être humain, prendre une décision, faire quoi que ce soit, dire une parole, engage. Cette exigence qui est le cœur de toute éthique est cependant le plus souvent escamotée.

Notre rapport à l’éthique est même aujourd’hui tout de travers. Il est à la mode de parler d’éthique, mais il s’agit d’une éthique normative, à l’exemple de notre Comité d’éthique qui fournit des règles et des recommandations sur ce que l’on doit faire et ne pas faire. Pour nous, l’éthique se réduit ainsi à dire puis à faire ce qui est permis et ce qui, au contraire, ne le serait pas. Si nous en reconnaissons la nécessité, nous ne la prenons pas au sérieux. L’immoralité nous semble plus en prise avec la réalité et donc souvent plus pragmatique et désirable. Nous avons ainsi perdu de vue la dimension éthique originaire que les philosophes ont su penser et que je crois indispensable de retrouver — et qui est tout aussi loin de la moralité que de l’immoralité.

L’éthique, nous dit Aristote, ne consiste nullement à déterminer ce que j’ai ou non le droit de faire, mais à découvrir une juste façon d’être. En ce sens, elle nous engage à agir de la manière la plus juste et authentique possible — ce qui se décide à neuf à chaque fois.

J’y insiste. L’éthique ne repose pas, comme nous le croyons à tort, sur une décision bonne ou mauvaise, mais sur la tension entre un trop et un trop peu. Il n’y a pas de science de l’éthique, seulement un art de l’éthique. Si on prend une situation dramatique, comme par exemple celle de vivre à l’époque du nazisme, personne n’a refusé l’ignominie par une décision scientifique. Comme le précise Aristote, l’éducation c’est de savoir quand il est nécessaire d’avoir des preuves — c’est le domaine scientifique — et là où cela n’est pas possible. Le domaine éthique.

Notre difficulté est de penser comment faire. Ici aussi Aristote est éclairant : il s’agit d’un juste milieu — c’est ni trop, ni pas assez, ni la lâcheté, ni la témérité. Or ce juste milieu, acmé de la justesse, est toujours à reprendre. Et on est d’autant plus éthique qu’on n’est pas sûr de l’être. Les salauds, eux, sont toujours convaincus d’avoir raison et ne regrette jamais rien. Regardez Eichmann, qui se sent dans son bon droit puisqu’il a obéi aux ordres. Dans un univers économique perpétuellement changeant, le dirigeant d’entreprise comme le citoyen doit s’ajuster en permanence. Et s’ajuster, c’est proprement apprendre à être juste — voilà l’éthique. Et elle s’apprend !

La Tribune – Il s’agit, comme dans la méditation, d’être ouvert ?

Oui, la méditation, en nous mettant en rapport avec notre propre être et en nous disposant à être au monde, nous permet d’apprendre cet art — qu’est l’éthique.

La Tribune – Descartes a d’ailleurs écrit lui même des « Méditations métaphysiques », on ne fait pas toujours le rapprochement avec la méditation d’origine orientale mais c’est pourtant le même mot…

Ce n’est pas un hasard. Méditation a pour racine « med » que l’on retrouve dans médecin et qui veut dire prendre soin. Méditer c’est être avec quelque chose, s’ouvrir à quelque chose. Je ne dis pas évidemment que la méditation de présence attentive (Mindfulness) est la même chose que la méditation chez Descartes. Mais il y a le souci commun de faire une expérience plutôt que d’être dans une pure conceptualisation abstraite. Or on ne s’ouvre au monde qu’en faisant une expérience. Au fond, les méditations de Descartes, son Cogito (« Je pense, donc je suis »), offrent une expérience inouïe sur que veut dire : être un être humain. C’est là le génie de Descartes. Je ne suis ouvert à quoi que ce soit qu’en étant présent au fait que je sois.

Je propose d’ailleurs dans le livre 22 méditations qui sont autant de manière de faire une expérience réellement philosophique.

La Tribune – Bien loin d’une réflexion sur le bien-être ou l’hédonisme, vous rappelez que la philosophie est une méditation sur la souffrance ?

Oui, elle est méditation de la souffrance, mais aussi de l’injustice, en réalité de tout ce qui menace partout la dignité de l’être humain ou, pour le dire philosophiquement, l’être même de l’être humain. Aujourd’hui, la philosophie est pour une majorité de gens un élément culturel, permettant d’avoir un vernis mondain. Connaître un peu de philosophie, cela fait chic. Quand à la méditation, c’est perçu comme un exercice égocentrique pour bobos permettant de trouver son confortable petit bonheur.

C’est monstrueux d’en arriver là car la philosophie est une interrogation radicale et profonde sur ce qui est inhumain dans notre monde. Socrate fut mis à mort par les Athéniens. Aristote ne dut son salut qu’à sa fuite hors d’Athènes. Spinoza fut exclu de la Synagogue et la légende raconte qu’il échappa de peu au meurtre. Descartes, pour fuir les théologiens de la Sorbonne, se réfugia en Hollande alors plus libérale que la France où l’on brûlait encore ceux qui remettaient en cause le pouvoir de l’Eglise. Le philosophe n’est pas l’homme qui vient faire le singe à la télévision mais celui qui pose des questions décisives sur ce que personne ne veut plus regarder, sur ce qui menace aujourd’hui notre humanité.

Robert Jules, la Tribune, le 23 mars 2015

Fabrice Midal « Comment la philosophie peut nous sauver : 22 méditations décisives »,

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Touch could properly be regarded as a form of nutrition, by John Tuite

We mistakenly think that touch occurs on the periphery of our self, a skin thing. But truthfully each surface stimulus travels far into the most hidden interior landscapes of our self, traversing long nerve cells right through the buried spinal core to enter and gather in the deep folds of our brain. It’s not by accident that our skin and brain each are generated from a single ectodermic substance, cascading outwards and inwards as we grow in the womb, because right at the very root and origin of us, we are built to connect the inner and outer worlds.

The necessity of nurturing touch is very clear when we are at our youngest. Without it, young children wither and even die, though they are provided with food and medicine.

Slightly older children typically find ways to build a huge, varied diet of touch into their lives. From, at the rough end of the spectrum, tumbling unexpectedly onto their parents’ shoulders, rolling on the floor with siblings, wrestling with friends, to cuddling, sitting on knees, being carried, stroked and gently soothed at the other. Children actively shape their sense of self, not just mentally, but with their hands, elbows and knees, their bellies and mouths, inside the frequency, textures and intensities of this constant, rich field of contact.

(This is why non-nurturing, violent or invasive touch can be so devastating for a child, because it does harm right in the deep heartland of a child’s emerging identity.)

As we grow up we exchange this banquet of physical contact, all that rough and tumbling rolling around for…. Well, often for very little.

For most of us, growing up coincides with a reduction in the range and quality of our tactile life. Our diet of nurturing physical contact thins out, narrows down. Ask yourself how your tactile day went today?

In fact, if we do assign a nutritional value to touch, it is clear that many, perhaps most adults, regardless of whether they are alone or in partnership, suffer from significant degrees of starvation in this arena. While some adults participate in contact sports or practices, seek out massage or physical therapies, most do not. While some adults have relationships that offer them a range of healthy touch, most relationships do not. Instead, we have a state of widespread tactile famine, a malnourishment that is so entrenched as normal we cannot even see that it exists.

We participate in this under-nourishing of the body in many ways. The abundance of touching we once offered to others, for example, soon becomes rationed out, reserved for appropriate moments with appropriate people. Unlike the sometimes chaotic, improvised and spontaneous interactions of children at play, almost all of these moments, a handshake, a friendly hug, a pat on a colleague’s back, are highly stereotyped too, habitual and fairly unconscious exchanges of brief physical contact. Most of these moments also require a highly muted intensity…

Equally, our ascension into adulthood is often accompanied by the acquisition of goods and services that reduce the tactile shock of the world on our system. Comfortable furniture, convenient transport over smooth highways, and clothes and shoes that protect us from bumps or holes in the land or temperature: all conspire to soothe and dull the senses, especially touch. We are not numb, but we have arranged the world to induce a kind of torpor compared to what we could experience.

Touch cannot be talked about in polite society. No index of well being seems to have measured it. But sometimes the absence of touch is acknowledged by proxy. Loneliness is one of its stand ins. Loneliness has many dimensions, but the absence of being held, stroked, touched is surely one of its most painful characteristics. The UK has a particular crisis here, coming 26th out of 28 European countries in a survey of who has neighbours or friends to turn to. According to the Campaign to End Loneliness, lacking social connections has the equivalent on health as smoking 15 cigarettes a day.

The loneliness which blights the last years of so many elderly people in our culture is based just as much on a physical deprivation as an emotional one. Two fifths of elderly people report that the television is their main company. And we know that loneliness can kill just as assuredly at this end of life as physical isolation killed at the beginning end. Solitary elderly people are almost 50% more likely to die early than those who have family, friends or community.

We could talk about poverty of touch just as validly as poverty of wealth, and although this is not confined to this area, frequently the two go together. Walk around a poor estate, and along with cramped and frayed housing, you will see many people, perhaps adults more than children, for whom reliable and consistent nurturing touch is but a memory, a yearning, perhaps an inflamed wounding, rather than a daily sustaining occurrence.

I am sure that for some people turning to aggression and physical violence is an ill judged act of substitution, motivated by a desperate need for the deep, meaningful contact that is missing. The shoving, grappling and hitting provide a perverse reminder, a tragic hint of the intense physical significance we all depend on for our sense of mattering in the world.

Individually and collectively, we need to recover a world that will nurture us, build a society that will sustain rather than erode us. Social and economic policies that prioritize real human need are priorities. But part of this task will also be to regenerate the possibilities of healthy nurturing touch in our lives and in our culture.

There are many reasons to think this is possible, because a good half of the work here is to simply pay attention to our already existing tactile experience, and to edge it forward just a little. As we pick up the mug of tea, we notice the weight and shape, the particular balance between strength and delicacy the porcelain has achieved, the contrast between the experience of the fingers and the experience of the lips. We can ignore the signs, step off the path and walk on the bumpy grass, among the trees, trail a hand across its trunk. We can once more hold our partner’s hand with some portion of the attention we brought to the miraculous first time we felt those fingers wrap around ours.

Key in the front door at the end of a stressful day, we can appreciate the ability of children to restore us. Because they plunge us back into a universe of sensation and tactile experience. They climb on us, tumble over our head or shoulder, jump on our backs, elbow us and knee us and rough us gloriously up. They break through the crust we have carefully built around our nervous system. They speak to us at a level we have forgotten about, but thirst for: the elemental dimension of physical contact.