bettina masson – psychothérapie corporelle

psychothérapie psychocorporelle


Police de la pensée ? Communiqué du Collectif des 39 du 19 avril 2014

Le docteur Jean Pierre Drapier, médecin directeur du CMPP d’Orly vient de rendre publique une ingérence hautement symbolique de l’ARS d’Ile de France dans la formation continue de l’équipe qu’il dirige. Deux psychologues se voient ainsi refuser un remboursement (de 80 euros !) pour une formation en rapport avec la psychanalyse sous prétexte que la HAS aurait déclaré « non consensuelles les approches de l’autisme fondées sur la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle ».

Nous avions à l’époque déjà pris position contre cette décision de la HAS et lancé en clôture des Assises de la psychiatrie et du médicosocial, « l’appel des 1000 » qui a recueilli 8000 signataires à ce jour . Cet appel critiquait vivement une telle fermeture du débat dans les pratiques et réclamait une autre politique à l’égard des personnes souffrant d’autisme. Nous nous inquiétions déjà d’une mise en acte de telles recommandations dans les formations des soignants de tous métiers, et très tôt nous avons pu constater que ces recommandations se transformaient très vite en interdictions.
Nous récusons une volonté de formatage des formations et des pratiques qu’il faudrait indexer à des référentiels HAS, ce qui est en train de s’officialiser dans le Développement Professionnel Continu, et qui s’attaque à ce qui fait la richesse des métiers : la nécessaire diversité des approches théoriques, la possibilité de controverses qui par définition ne seront jamais consensuelles !
Nous appelons à la mobilisation contre un tel formatage où serait prescrite une pensée officielle et homogénéisée aux conséquences redoutables sur les pratiques soignantes.
Nous voulons aussi insister sur le fait que ces prises de position de la HAS s’attaquent aujourd’hui à la question complexe de l’autisme, mais promettent le même réductionnisme à l’égard de l’ensemble des pathologies qu’il s’agirait de rabattre sur un trouble neurologique, en écartant toute recherche de sens dans l’abord psychopathologique. Une telle négation de l’inconscient, l’ignorance de l’apport des processus transférentiels dans les thérapeutiques, sont une véritable insulte à la culture soignante, une entreprise révisionniste à l’œuvre contre la psychiatrie française et son histoire. La diversité des approches thérapeutiques ne peut être balayée et nous refusons que les soins soient réduits à des techniques instrumentales.
Des conférences ont été déjà interdites, des colloques se voient refuser leur agrément, des soignants ne peuvent s’inscrire dans le cadre de la formation continue à des journées de formation, dès lors qu’elles ne s’inscrivent pas dans les orientations « stratégiques » des pôles ou des Directions des soins. Ce qui se met actuellement en place, ne touche pas que les formations se référant à la psychanalyse ou à la psychothérapie institutionnelle, mais toutes les formations qui ne rentrent pas dans le cadre des protocoles
Cette « police de la pensée » est d’autant plus inquiétante qu’elle se couple à une réduction des moyens que l’on nous annonce chaque jour plus grave : aux dernières nouvelles 23 milliards en 3 ans sur la santé et la protection sociale !
Accepter aujourd’hui cette attaque sur une formation à Orly, c’est accepter l’instauration d’une censure et d’une autocensure généralisées pour tous les professionnels du soin psychique, et accepter également une réduction de la qualité de l’offre d’accueil et de soins.
Nous appelons donc tous les professionnels de tous métiers, tous les collectifs de soin, mais aussi les patients et les familles à se mobiliser contre cette décision provocatrice de l’ARS d’Ile de France, et à tenir bon sur l’aspect pluridimensionnel des approches en refusant le formatage et le réductionnisme.

http://www.collectifpsychiatrie.fr

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Le changement de perspective s’apprend !

La capacité à changer de perspective sur soi et sur le monde représente une compétence importante pour limiter les effets de la fusion avec les pensées et l’évitement des émotions. Voir ses pensées et ses émotions depuis différents points de vue permet certainement de les relativiser. A l’inverse, les personnes qui souffrent de troubles psychologiques présentent fréquemment des difficultés à changer de perspective.

Mais comme souvent, il y a deux façons de considérer ces difficultés, selon qu’on les pense structurelles –chacun serait ou non doté de cette capacité-, ou fonctionnelles –cette capacité s’apprendrait et s’entraînerait.

De nombreux travaux basés sur la théorie des cadres relationnels ont montré que la capacité à changer de perspective sur soi et sur le monde se fonde sur ce qu’on appelle les cadres de relations déictiques, des relations verbales spatiales (Ici-Là bas), interpersonnelles (Je-Tu) et temporelles (Maintenant-Tout à l’heure). C’est au travers du langage qu’on apprend à voir le monde depuis le point de vue de l’autre. Les compétences enThéorie de l’esprit seraient fondées sur la capacité à voyager le long des cadres déictiques. On a découvert également une corrélation entre la maîtrise de ces cadres déictiques et les capacités langagières. Notamment, la capacité à changer de perspective s’acquiert chez l’enfant au même moment que l’acquisition du langage. Mais corrélation n’est pas causalité. Aussi, un groupe de chercheurs a entraîné spécifiquement des réponses déictiques relationnelles chez des enfants afin de voir si cela avait des effets sur leur capacité à changer de perspective. Et c’est bel et bien le cas.

En entraînant des enfants âgés de 57 à 68 mois à manipuler les cadres déictiques, les chercheurs ont observé que les performances aux tests habituels de changement de perspective –ces tests qui servent à évaluer les compétences en Théorie de l’esprit- s’amélioraient. Comment entraîne-t-on les cadres déictiques ? Par exemple au travers d’exercices comme celui-ci : « Hier j’avais une balle rouge, aujourd’hui tu as une balle bleue. Si hier était aujourd’hui, et si j’étais toi, quelle balle aurais-tu aujourd’hui ? » (pas de panique, cet exemple est un des plus complexes, vers la fin de l’entraînement !).

Ce qui a été démontré dans cette étude, c’est que la capacité à changer de perspective s’apprend. Et comme chacun le sait, on apprend à tout âge. Bien que des tests d’entraînement des compétences à manipuler les cadres déictiques n’aient pas encore été menés chez des thérapeutes, cette étude constitue un argument pour travailler cette compétence en clinique, en entraînant fréquemment le changement de perspective afin de mieux percevoir ce que vivent et ressentent les patients.

 

Jean-Louis Monestès, d’après Weil, T. M., Hayes, S. C., & Capurro, P. (2011). Establishing a deictic relational repertoire in young children. The Psychological Record, 61(3), 371-390.